Montres par Bilan - Mars 2010
Michel Beaumes

Comment une erreur de communication et la tempête qu'elle a provoquée dans le verre d'eau horloger peuvent être révélatrices de l'évolution de la diffusion de l'information institutionnelle en particulier, mais surtout du possible avenir d'une industrie tout entière, en général.
Petit rappel de l'histoire : le 4 décembre 2009, un article publié sur un site spécialisé annonce qu'à l'occasion de son 150e anniversaire, la marque TAG Heuer va présenter un nouveau mouvement chronographe, le calibre 1887. Il est précisé qu'il a été « entièrement réalisé en interne ». L'information est reprise le jour même sur le site français Chronomania, un forum où des passionnés – et des experts – d'horlogerie débattent jour et nuit de leur sujet favori.
Quelques minutes plus tard, l'un des internautes souligne, photos à l'appui, une étrange ressemblance entre le nouveau « calibre de manufacture » de TAG Heuer et un calibre de type 6S signé de la marque japonaise Seiko. Les posts suivants confirment qu'il s'agit bien d'un seul et même mouvement, et, tandis que les bureaux de TAG Heuer ferment à La Chaux-de-Fonds – on est alors vendredi soir –, la « blogosphère » va se déchaîner tout le week-end contre cette communication qualifiée de mensongère.
Dès le lundi, Jean-Christophe Babin, CEO de la marque, monte au feu pour expliquer, via une interview donnée au site Forumamontres et son intervention personnelle sur Chronomania, qu'il s'agit bien à la base du même calibre. Il explique que la marque qu'il dirige a racheté en 2006 les droits de propriété intellectuelle de ce mouvement qu'il qualifie de « très haut de gamme », qui constitue une « base de très haute qualité, précise, fiable, polyvalente, évolutive et très bien construite », et que, durant trois ans, ce calibre a été « repensé intégralement » afin d'en « accroître la précision et la fiabilité » et de pouvoir « l'industrialiser à grande échelle ». Devant la virulence des internautes, il ira même jusqu'à présenter ses excuses pour une communication maladroite mais qui n'avait aucunement l'intention de tromper.

La Suisse n'a plus l'apanage des beaux mouvements mécaniques
Si l'histoire n'a guère ému au-delà des frontières du Landerneau horloger, elle a pourtant eu le mérite de d'abord mettre en lumière l'évolution – forcée – de la communication institutionnelle. Face à une « blogosphère » de plus en plus présente et peu encline à s'en laisser conter, on verra peut-être demain d'autres dirigeants – chefs d'entreprise, responsables politiques… – discuter ainsi pied à pied avec tout un chacun, en direct, à toute heure du jour et de la nuit – Jean-Christophe Babin l'a fait –, voire à communiquer son numéro de portable – il l'a fait aussi ! – pour pouvoir se parler. Mais outre cela, elle a montré, si besoin était, qu'il y avait de vraies grandes manufactures horlogères ailleurs qu'en Suisse, en l'occurrence au Japon, et peut-être aussi demain en Chine. Elle a confirmé que ces manufactures étaient capables de concevoir, construire, fabriquer et fiabiliser d'excellents mouvements et a prouvé aussi que ces calibres étaient meilleurs que certains des nôtres, au point qu'une marque suisse réputée choisisse d'en racheter les droits de fabrication pour pouvoir les assembler chez nous.
Concevoir et développer un produit quelque part pour le faire assembler ailleurs, ça ne vous rappelle rien ? L'industrie informatique, en concentrant les activités à haute valeur ajoutée dans un pays « développé » et délocalisant l'assemblage, est coutumière du fait. L'exemple d'Apple est éloquent, qui revendique un « Designed in California, Assembled in Taiwan ». A quand le « Swiss assembled » à la place du « Swiss made » ?…
