la nouvelle frontière du luxe

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Si jadis les joailliers occidentaux se fournissaient en Inde, ce pays regorgeant depuis toujours de pierres et de bijoux, ce sont eux aujourd'hui qui tentent de s'y implanter et qui dépensent des fortunespour des objets d'art traditionnel indien.
En Inde, même les éléphants apprécient les bijoux. Il suffit de les voir déambuler dans les processions religieuses, le regard fier. Le bijou, ce luxe premier de l'Inde, traverse toutes les classes sociales, jusque dans les campagnes les plus reculées. Il remonte à la nuit des temps, difficilement datable, dans ce subconscient qui ignore le temps linéaire, croit aux cycles, et n'a jamais eu de grands historiens, à l'inverse de la Grèce et de Rome.

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 Ce manuscrit bouddhique indien de la fin du XIIe siècle qui vient d'être découvert est actuellement exposé à Londres, chez Sam Fogg, avant sa mise en vente. Estimation: 300 000 livres. SAM FOGG/DR
Portés par les femmes mais aussi par les hommes, dont la coquetterie peut être extrême, les bijoux sont surtout en or, un métal apprécié depuis toujours, mais aussi en pierreries et en perles. Ils peuvent être d'une telle profusion qu'ils constituent parfois l'essentiel du vêtement.
Aujourd'hui, à une dizaine de kilomètres au nord d'Hyderhabad, au flamboyant passé?musulman et qui se profile aujourd'hui comme une nouvelle Silicon Valley avec Microsoft notamment et de gigantesques studios de cinéma, Golconde n'est plus qu'une forteresse en ruine. Pourtant, ses mines, depuis longtemps taries, font toujours rêver. C'est là qu'ont été extraits les plus grands diamants du monde, comme le «Koh i noor» ou le «Régent». Aujourd'hui encore, ce terme est utilisé comme référence absolue pour un diamant d'une grande limpidité. De même, il n'est de saphir de la plus belle eau que du Cachemire.
Une mine de philosophes  et de gemmes Si les contacts entre l'Inde et l'Occident sont très anciens et remontent au moins au voyage épopée d'Alexandre le Grand qui atteignit l'Indus en 330 avant notre ère, un indianiste comme Alain Daniélou estime que de nombreux Hindous fréquentaient déjà les écoles philosophiques d'Athènes, d'Alexandrie, de Syrie et de Palestine. On raconte même que la prière chrétienne du Notre Père se trouvait déjà dans d'antiques manuscrits sanskrits. Mais si l'Inde s'est payé le luxe d'une philosophie parmi les plus anciennes du monde, ce sous-continent a aussi toujours regorgé de diamants, saphirs, topazes, améthystes, grenats, spinelles... Autant de matière brute qui a été magnifiée comme jamais par la dynastie moghole qui régna sur l'Inde de 1526 à 1857, jusqu'aux Britanniques. C'est en 1573, souligne Amin Jaffer, le grand expert de l'art indien de Christie's, que le Grand Moghol Akbar découvre les Européens, des commerçants portugais en fait, lors de la conquête du Gujerat. Il reste émerveillé par les présents reçus. Le point de départ d'une longue série d'échanges marquée par de nombreuses créations européennes en tous genres, dans le domaine joaillier notamment, pour l'Inde princière, puis pour les maharadjahs. Une épopée dans laquelle la maison Cartier a joué un rôle pionnier.

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Ce sublime collier Art Déco signé Cartier, en saphirs, émeraudes et diamants, s'inspire de la joaillerie indienne. Il sera mis en vente par Christie's le 20 novembre à Genève pour une estimation de 180 000-240 000 francs. CHRISTIE'S/DR  Jaïpur, promue capitale par un des derniers empereurs moghols en 1720, est d'ailleurs demeurée un centre de taille et de commerce des pierres. De nombreux joailliers occidentaux s'abreuvent encore à cette source, dans cette ville rose qui a son temple, le Gem Palace dont les origines remontent au XVIe siècle et qui est toujours très prisé par la jet set. Les artisans de ce lieu perpétuent des savoir-faire ancestraux. Mais il faut être bien recommandé pour pénétrer dans les coulisses et les ateliers de production dégoûlinants de richesses. «Je veux que mes bijoux soient dignes d'une miniature du XVIIe siècle, mais qu'ils s'accordent parfaitement avec une robe Prada», explique Munnu Kasliwal, un des trois frères aux commandes qui représentent la huitième génération de cette famille. Fournisseur attitré des maharadjahs et des têtes couronnées, le Gem Palace est devenu peu à peu le partenaire privilégié des joailliers occidentaux qui lui achètent ses pierres. Les exportations de pierres taillées ont rapporté près de 200 millions de dollars à l'Inde en 1995.
Miniatures en pleine ascension Les miniatures, justement. Nées en Perse, affinées et adaptées à l'Inde par les Moghols également, elles sont un des domaines du luxe en devenir. Cet art aristocratique est de plus en plus recherché par les collectionneurs et sa cote ne fait que démarrer, estime Cyril Koller, directeur de la maison Koller à Zurich, la seule en Suisse à vendre de l'art indien. Un collectionneur zurichois n'a pas hésité à offrir 20 000 francs, fin septembre, pour une très belle miniature du XIXe siècle représentant une réception princière. Et un autre a payé 24?000 francs une petite sculpture en grès de danseuse yakshi, du XIe siècle.

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 Cette très belle miniature de style moghole, début XIXe siècle, représentant une réception princière, fut achetée 20 000 francs par un collectionneur zurichois en septembre, chez Koller. Une ascension qui ne fait que démarrer dans ce pays émergent comme on l'appelle, où le premier d'une série de centres commerciaux dédiés au luxe, l'Emporio, vient d'ouvrir à New Delhi. Tandis que le groupe LVMH a délocalisé à Pondichéry, ses ateliers de piquage de semelle des chaussures Louis Vuitton.
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Cette petite sculpture en grès de danseuse yakshi, du XIe siècle, Inde centrale, a été vendue 24 000 francs chez Koller en septembre. Prometteur, le marché indien est en phase d'observation dans un pays où le grand problème est celui de la distribution. Elle commence à peine à se mettre en place et reste encore quelque peu déséquilibrée. En attendant, les marques posent leurs pions petit à petit. Une marque suisse a été pionnière en Inde. Il s'agit de Raymond Weil qui, établi depuis un quart de siècle, est présent aujourd'hui dans 25 points de vente. Une position qu'elle explore tout en douceur. «La perception du luxe est différente de celle que nous avons en Occident. Notre défi est de comprendre un marché très complexe, marqué par de nombreux contrastes, coutumes et langues différentes», souligne Olivier Bernheim, président et administrateur délégué de la marque. «La joaillerie et l'horlogerie sont des secteurs auxquels les consommateurs indiens portent un intérêt notoire et grandissant. Fins connaisseurs, ils ont aussi un goût très poussé pour l'art et la culture, marqués qu'ils sont par un héritage très fort dans tous les domaines, lesquels sont en constant renouveau. Ce savoir-faire, cette connaissance qu'ils exportent en Occident représente une source d'enrichissement.» Une constatation qui vaut en somme pour toutes les marques.
Une découverte qui va faire date
Juste retour des choses. On peut admirer ces jours, à Londres, chez Sam Fogg, un manuscrit bouddhique indien que l'on vient de découvrir. Un très bel ouvrage datant de la fin du XIIe siècle et comprenant 218 pages dont quatre sont superbement enluminées. Comme la toute dernière vitrine présentée par l'Inde à l'Occident. Sa mise à prix, à quelque 300 000 livres, sera sûrement largement dépassée...
Michel Bonel TRIBUNE DES ARTS - Novembre 2008 - No 366