Nommé CEO de Hublot en juin 2004, Jean-Claude Biver a redressé l'entreprise avec un succèsimpressionnant. Rencontre avec un homme au parcours ponctué de défis lancés…et relevés avec brio.
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Cet après-midi-là, il dispenseun cours de marketingdans les locaux de l'Universitéde Genève. A travers laporte close, s'échappent des riresen éclats.Des envolées franches,étonnamment fortes.Quelques intonations particulièrementappuyées aussi.On seprend alors à imaginer le CEOde Hublot comme un patron aucaractère bien trempé, forgépar une détermination farouchemêlée de certitudes indéboulonnables.On découvre unhomme doué d'une personnalitéforte et sensible à la fois.«Il est ahurissant!», lancera,tout sourire, une élève à sonpropos. «Littéralement impressionnant», renchérira unedeuxième. C'est vrai que Jean-Claude Biver, volontiers qualifiépar lesmédias d'«enfant prodigede l'horlogerie», a de quoidéstabiliser. Allure imposanteet yeux azur, il cultive le verbetranchant et appuie chaque proposd'un geste vif. Mais la coudéeest toujours franche et lesourire non dissimulé. Appuyésur un coin de table, dans uncouloir calme de l'université, ilne passe pas inaperçu. Et pourtant,à l'écouter raconter l'histoirede sa propre vie, il semblepartager avec les étudiants unbesoin insolent de s'imposer denouveaux défis et de croire enl'avenir.
A l'approche de la soixantaine,Jean-Claude Biver sembleen effet irrévocablementjeune. Son parcours dans l'horlogerieen est sans doute son plus fidèle témoin. Récemment élu meilleur manager et communicateurhorloger de l'annéepar la newsletter «BusinessMontres», il a, semble-t-il, toujoursévité de s'installer dans lefauteuil trop matelassé d'unemarque bien établie. Jean-Claude Biver est de ces hommesprêts à relever chaque défiavec dynamisme. Un moteur,presque un besoin vital.
Un jouet, un carrousel,un mécano…
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Déraciné de son Luxembourgnatal à l'âge de 10 ans pourintégrer une école à Morges,puis l'Université de Lausanne,Jean-Claude Biver, diplômeHEC en poche, aurait pu embrasserune carrière dans l'industriedu jouet où il fit sespremières armes dans la vente.«A l'époque, je ne savais pasvraiment ce que je voulais faire,confie-t-il. C'est d'ailleurs pourça que j'ai fait des études.» Lehasard le mènera finalementdans une autre direction, cellede l'horlogerie. Non pas ce hasardqui l'a conduit à s'installerdans une vieille ferme de lavallée de Joux, à deux pas dufutur siège de Blancpain – «J'aiemménagé là-bas pour le bonair, la nature et la proximitéavec l'élément sauvage plus quepour l'horlogerie, avoue-t-il. Al'époque, je n'y connaissaisrien» – mais plutôt le hasardd'une rencontre. «Un jour, endiscutant avecmon ami JacquesPiguet, j'ai remarqué qu'il portaità son poignet une magnifiquemontre squelette. J'y ai vuquelque chose qui ressemblait àla fois à un jouet, à un carrouselet un mécano. J'ai été enthousiasmé. Vous ne trouvez pas çaextraordinaire qu'un objetd'aujourd'hui puisse devenir leprolongement d'un rêve d'enfant?»
Connaître lemétierde l'intérieur
Ce rêve d'enfant, Jean-ClaudeBiver le poursuit inlassablementdepuis son entrée chezAudemars Piguet en 1976.Dans les coulisses de cette manufacture,il enchaîne tout d'abord les stages d'apprentissage,de l'atelier de design audépartement des achats. «J'aiappris à connaître le métier parl'intérieur, explique-t-il. Toutcela combiné àmon lieu de résidence,dans le berceau de l'horlogeriecompliquée, m'a faitaimer l'horlogerie.» En 1980, ilintègreOméga qu'il quittera rapidementpour racheter Blancpainavec son ami Jacques Piguet.De cette entreprise endormiedepuis les années 50, il feral'une des plus nobles marquesde l'art horloger traditionnel.En 1992, il cède Blancpain au groupe SSIH que l'on connaîtaujourd'hui sous le nom deSwatch Group. En tant quemembre du comité de directiondu groupe, il est chargé de développerle marketing d'Oméga.Il y restera dix ans.
Depuis fin 2003, Jean-ClaudeBiver conduit le navire Hublot.Avec tout le panache d'un capitainedéterminé à relever chaquedéfi. Sauf celui de gagner lacourse contre le temps, il y a renoncé depuis longtemps. «Jesuis en déficit permanent detemps. Je perds toujours contrelui. Je n'en ai jamais assez pourmes trois enfants, pour mafemme, pour mes amis, pourmoi. Quant aux heures consacréesà mon travail, il m'enmanque toujours quelquesunespour réussir à faire tout ceque je voudrais.» Dans cettecourse- à, Jean-Claude Biveraurait-il accepté la défaite?Peut-être pas tout à fait. Tantqu'il le peut, il ponctue la fin deses journées à tenter d'improbablesfusions entre les deux univers qu'il affectionne. Lamanufacture Hublot et saferme de six hectares peupléede 68 vaches laitières, de cochons,de pintades et de poulesnaines. Dans un décor où desarbres quatre fois centenairesdialoguent avec des sources, ilpartage chaque soir une tranchede saucisson et un verre de vinblanc avec son fermier. Retouraux origines et rêve d'une enfanceressuscitée.
M. d. P.
Tribune des Arts - No348 - Février 2007