La loi des nombres

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Même s'il est généralement associé aux montres à quartz, l'affichage digital de l'heure fait de longue date partie de l'histoire de la mesure mécanique du temps.


Revolution #5 - Septembre 2009

Jack Forster

De nos jours, l'affichage digital est habituellement associé aux diodes électroluminescentes qui figuraient sur les premières montres à quartz et ont cédé la place depuis longtemps aux cristaux liquides qui constituent désormais la pierre angulaire des indications non analogiques de l'heure sur les garde-temps électroniques modernes. Cependant, l'utilisation de nombres plutôt que d'aiguilles mobiles pour illustrer le passage du temps possède des origines notablement plus anciennes. Les chiffres dits arabes, qui composent la base de l'affichage digital de l'heure, portent ce nom car des mathématiciens arabes de l'antiquité avaient repris des systèmes de numérotation indiens, dont les premières versions connues datent d'environ 300 ans avant Jésus-christ. En horlogerie, l'apparition des chiffres arabes se produisit de manière graduelle. En effet, la plupart, si ce n'est la totalité, des montres réalisées avant le xViie siècle arborait des chiffres romains. Toutefois, comme l'horlogerie commençait à ressentir la nécessité d'une diversification bienvenue, tant dans le domaine de l'ornementation que de la fonctionnalité, les chiffres arabes connurent une diffusion plus large et les horlogers novateurs, qui souhaitaient conférer une touche distinctive à leurs créations, se plurent bientôt à concevoir des variations sur le mode d'affichage habituel de l'heure par l'entremise d'aiguilles mobiles. L'une des plus anciennes et peut-être la plus riche en possibilités est la montre à heures mobiles, sur laquelle le nombre représentant l'heure actuelle se déplace à travers un secteur du cadran numéroté de 1 à 60 pour illustrer les minutes.

La montre à heures sautantes représente une autre forme d'indication digitale. Elle s'écarte de l'heure mobile en affichant l'heure actuelle dans un guichet du cadran alors que les minutes et les secondes se lisent à l'aide d'aiguilles conventionnelles ou d'affichages digitaux complémentaires. Cette complication doit son nom au changement instantané du chiffre à chaque heure pleine, au moment où l'affichage saute de manière instantanée vers l'heure suivante. La manière la plus simple pour réaliser cette opération prend la forme d'un disque monté sur une étoile à 12 branches maintenue en place par un ressort-sautoir, qui progresse d'une dent par heure. L'un des avatars les plus rares de cette complication est présenté dans l'ouvrage de Clutton et Daniels sous le nom de “ montre à heure différentielle ”. D'une stupéfiante singularité, ce mode d'affichage de l'heure semble n'avoir pas été repris au cours des derniers siècles. 

Dans cette disposition, l'aiguille des minutes tourne autour du cadran une fois par heure au-dessus d'un disque portant les indications des heures et fixé de manière coaxiale avec l'aiguille des minutes qui effectue une rotation de 1 à 12. Le disque décrit 13/12e de révolution par heure, de sorte que l'heure actuelle est toujours indiquée directement sous l'aiguille des minutes. Clutton et Daniels illustrent le cadran différentiel, cet “ incontestable objet de convoitise pour tout collectionneur ”, par une montre de John finch, qui porte le numéro 135, dotée d'un échappement à verge et datant d'environ 1700. L'adoption relativement précoce d'une variation au modèle des aiguilles habituelles des heures et des minutes (ainsi que les expérimentations déjà existantes avec les heures mobiles) démontre que le désir de s'écarter des solutions communément adoptées est probablement aussi ancien que l'horlogerie elle-même. 

 

 

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La montre de poche historique Pallweber d'IWC. © Revolution

 

 

De joyeux vagabonds : La montre à heures mobiles.     

La plus ancienne montre à heures mobiles mentionnée par Clutton et Daniels date du début du XVIIIe siècle, à l'instar des très rares montres à cadran différentiel. Le garde-temps réalisé par l'horloger anglais John Bushman possède la forme classique de la montre à heures mobiles – un secteur découpé dans le cadran en forme de demi-cercle qui porte l'échelle des minutes. L'indicateur des heures traverse le secteur et affiche les minutes au fur et à mesure de sa progression. Il est intéressant de remarquer que les heures sont en chiffres romains et les minutes en chiffres arabes. A l'image de la plupart des montres à heures mobiles anglaises qui sont parvenues jusqu'à nous, ce garde-temps présente un lien étroit avec la famille royale, sans que personne ne soit en mesure d'expliquer ce fait. En l'espèce, cette association prend la forme d'un portrait de la reine Anne, qui apparaît sur le cadran à l'emplacement habituellement réservé au compteur des secondes sur une montre de poche. Il s'agit peut-être d'une solution décorative pour occuper l'espace demeuré libre sur la partie inférieure du cadran, mais elle n'explique aucunement le choix spécifique du portrait d'un souverain, ni la présence des armes royales gravées sur le pont de balancier. Les montres à heures mobiles n'ont jamais connu de production en grandes séries, mais la complication a resurgi périodiquement tout au long de l'histoire de l'horlogerie. L'une des caractéristiques de ces garde-temps est représentée par le cadran ouvert qui dévoile au regard le mécanisme des satellites, dont la construction s'est modifiée en fonction de l'évolution des goûts. En effet, le style original à l'indéniable influence baroque s'est progressivement estompé pour laisser place à un langage plus classique qui a culminé avec la montre à heures mobiles dont la disposition pouvait être aisément réduite aux dimensions des garde-temps conçus pour le poignet. 

Sa variation la plus récente se présente sous la forme d'une fenêtre qui, au lieu de traverser un secteur découpé, accomplit un tour de 360 degrés tout autour du cadran alors que l'heure affichée dans l'ouverture réalise un saut instantané à chaque changement.

Dans le cadran,  cette complication, qui incarne une association entre la fonction des heures sautantes et celles des heures mobiles, compte des noms célèbres au nombre de ses adeptes. L'horloge “ cyclos ” du designer Nathan Horwitt, le créateur de la Movado Museum Watch, était une digne représentante de cette catégorie de garde-temps. Plus récemment, quelques montres créées par l'ancien horloger indépendant Vincent calabrese (qui met désormais son talent entièrement au service de Blancpain), à l'image de ses montres Baladin, Vincent et Horus – cette dernière recourant à un sous-cadran mobile alors que l'heure est indiquée par une aiguille plutôt que par un guichet à heure sautante.  Marque férue d'approches peu communes de l'horlogerie et spécialiste des complications, Audemars Piguet a présenté sa star Wheel en 1989. Si elle associe la fonction des heures mobiles et le secteur des minutes emblématique des premières montres de poche à heures mobiles, elle n'hésite pas à ouvrir son cadran afin d'offrir pour la première fois au regard le système des satellites qui compose le cœur de l'affichage des heures mobiles. En 2000, la manufacture a présenté l'édition anniversaire de la complication Star Wheel dans un boîtier millenary et, selon certaines rumeurs insistantes, une nouvelle variation pourrait prochainement voir le jour. La Star Wheel d'Audemars Piguet propose en outre une élégante solution à la lancinante interrogation sur l'éventuelle utilisation du reste du cadran sur une montre classique à heures mobiles avec un secteur des minutes : découpez le cadran et laissez aux amateurs le plaisir d'admirer le mécanisme ! 

 

 

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Les montres Star Wheel d'Audemars Piguet, présentées pour la première fois en 1989. © Revolution

 

Néanmoins, c'est probablement Urwerk qui, malgré son arrivée récente dans le domaine, a fait l'usage le plus abouti de la construction à heures mobiles. Les aficionados de la marque seront peut-être surpris d'apprendre que leurs montres s'inscrivent dans une tradition qui remonte aux premiers âges de l'horlogerie, mais les premières constructions d'Urwerk, à l'exemple de la UR-101 et de la UR-102, sont indéniablement des garde-temps à heures mobiles dans le sens classique du terme. Le trait de génie qui distingue le design des montres Urwerk de toutes les autres est, à l'évidence, l'inversion de l'affichage de sorte que les heures passent à travers la partie inférieure plutôt que sur le haut du cadran. De surcroît, le secteur lui-même ne se limite pas à une simple découpure mais prend la forme d'une fenêtre bombée sous laquelle défilent les chiffres portés sur les flancs de cônes aplatis. Cette disposition n'est pas uniquement à l'origine d'un remarquable effet tridimensionnel, elle permet aussi d'intégrer avec brio le boîtier au design. Urwerk a également développé une nouvelle méthode pour coordonner la rotation des satellites, fondée sur un système à croix de malte plutôt que sur des ressorts sautoirs très gourmands en énergie qui maintiennent les satellites des heures en place dans les mécanismes plus anciens. Des versions exotiques, à l'instar de la UR-202 “ Hammerhead ” avec ses cubes rotatifs pour les heures (utilisés pour la première fois par felix Baumgartner dans la fascinante Opus 5 réalisée pour Harry Winston) et des aiguilles télescopiques montrent que le potentiel de la complication à heures mobiles est loin d'être épuisé. 

 

Un saut quantique : La montre a heures sautantes .  

Les montres à heures sautantes, dans lesquelles un disque rotatif sous le cadran “ saute ” à chaque heure pleine pour afficher la nouvelle heure en cours, sont des réalisations relativement récentes. Si Abraham-Louis Breguet confectionna des montres avec aiguilles sautantes des heures, y compris la fameuse grande complication “ Marie-Antoinette ”, le premier signe de faveur qui s'attacha aux montres à heures sautantes ne remonte pas à la période révolutionnaire, mais au début des années 1820. A l'image des montres à heures mobiles, leur production demeura toutefois sporadique et isolée. En réalité, elles ne connurent pas de véritable engouement avant les premières décennies du xxe siècle, mais divers exemples plus anciens, à l'image de la montre de poche Pallweber d'IWC, qui comportait une indication sautante de l'heure et des minutes, rencontrèrent un certain succès. (selon Michael Friedberg, l'historien et expert d'IWC, le système Pallweber avait suscité suffisamment d'intérêt pour que la marque accorde à Cortébert et à d'autres horlogers, à l'instar de Thommen et Kaiser, le droit d'utiliser le brevet sous licence afin d'en développer leurs propres versions). Au cours de la période art déco, les montres à heures sautantes, avec leur aspect minimaliste, leur pureté stylistique et leur impression de modernité ont enfin connu leur heure de gloire.

La complication a figuré au programme de manufactures telles Patek Philippe et Audemars Piguet, parmi de nombreuses autres. Audemars Piguet présenta en 1921 une première montre-bracelet à heures sautantes, qui est devenue depuis lors un grand classique de la catégorie avec son élégant boîtier rectangulaire, son apparence technique, le guichet des heures sautantes et un disque digital des minutes qui apparaît dans un guichet. Patek Philippe, pour sa part, se lança dans la production de montres-bracelets à heures sautantes en 1929. Cependant, des constructions aussi fantaisistes et recherchées ne possédaient pas, en règle générale, la séduction qui émanait de modes d'affichage de l'heure plus sobres et la production à large échelle des montres à heures sautantes n'a pas pris son véritable essor avant la renaissance de la mécanique horlogère après l'ère du quartz. Relevons cependant qu'il y eut une invraisemblable pléthore de montres à affichage digital pendant les années 1960 et au début de la décennie 1970. Elles se fondaient pour la plupart sur des disques horaires en rotation constante, plus difficiles à lire que les véritables indications sautantes. L'apparition des Led et des affichages LCD sonna le glas de ce type de montres qui disparut rapidement du panorama horloger. 

 

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Opus 8 de Harry Winston. © Revolution

 

Les montres à heures sautantes ont suscité de nouveaux enthousiasmes, notamment parmi les designers horlogers qui apprécient les solutions différentes et peu conventionnelles. Au nombre de ses premiers adeptes modernes figure Chronoswiss, dont la Delphis a permis de réintroduire la complication des Constantin dont la Saltarello, à l'instar du modèle développé par la marque allemande, représente un exemple de la combinaison classique entre l'indication des heures sautantes et celle des minutes rétrogrades. Ces deux garde-temps illustrent, à leur niveau respectif d'exécution, une remarquable expression de l'esthétique unique de la montre à heures sautantes. D'autres horlogers se sont naturellement tournés vers la même source d'inspiration, à l'exemple de Gérald Genta qui produit une immense variété de montres à heures sautantes ou de Hautlence dont l'esthétique toute entière tourne autour de cette complication. L'indication à heures sautantes peut se présenter sous la forme d'un disque qui saute d'une position à l'autre ou d'une aiguille qui se déplace dans une ouverture successivement sur chaque chiffre, cette dernière étant la variation retenue par Hautlence. La première est plus fréquente, mais elle apparaît dans des montres très inhabituelles, à l'instar des deux premières Horological machines de MB&f ou de la Three Minds de HD3. La Vulcania, également de HD3, recourt à deux rouleaux qui portent des chiffres arabes plutôt qu'à des disques. Cependant, la légendaire Opus 3 est probablement la mère de toutes les montres à heures sautantes. Lorsque Harry Winston a annoncé cette collaboration avec Vianney Halter, sa réalisation semblait impossible car la montre ne possédait pas un seul mais six disques sautants visibles à travers des hublots, y compris une indication des secondes. Et, les difficultés n'ont pas manqué puisque cette montre annoncée pour 2003 n'a pas encore été livrée ! Mais des présages concordants laissent supposer qu'elle pourrait bientôt ceindre le poignet des amateurs qui disposent d'une aisance matérielle certaine et d'une patience suffisante pour l'attendre. Incontestablement, si elle sort finalement de production en 2009, toute personne assez heureuse pour en posséder un exemplaire sera assurée de bénéficier de l'attention unanime de la guilde des connaisseurs en horlogerie. 

 

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La Meccanico présentée par de Grisogono  © Revolution

 

 Le masque digitaL : Meccanico DG et Opus 8   

 

Les montres à heures sautantes ou mobiles sont certes peu communes, mais elles sont toutes deux des éléments connus et reconnus du vaste lexique des constructions horlogères. A l'inverse, la Meccanico DG et l'Opus 8 incarnent pour leur part des innovations conceptuelles et des réalisations controversées car elles recourent à des solutions micromécaniques pour reproduire les miracles de l'électronique, une prouesse qui n'est pas sans évoquer “ La machine à différences ”, le roman de science-fiction de l'écrivain cyberpunk américain William Gibson, dans lequel les ordinateurs à vapeur inventés par Charles Babbage réalisent une révolution informatique au cœur de l'ère victorienne, en l'absence d'électricité et sans la moindre parcelle de silicium. Que vous considériez, ou non, légitimes de telles entreprises dépend pour une large mesure de votre ouverture à une certaine forme d'esprit. En effet, ces tentatives extrêmement complexes et onéreuses pour élaborer, en repoussant les limites de la mécanique, des solutions qui sont de simples évidences pour l'électronique et ne requièrent que quelques dollars de fils, de circuits intégrés et d'affichages LCD standard, relèvent en fin de compte d'une stratégie artistique qui s'inscrit dans une longue et respectée tradition de réinterprétation. De la même manière, notre perception peut être modifiée par le changement de perspective historique. Ainsi, l'Opus 8 a subi le feu des critiques pour sa réappropriation du boîtier des montres originales Pulsar LED de Hamilton, que les esthètes de la montre mécanique moderne mécanique peuvent considérer comme un parfait exemple de travail anonyme destiné à sombrer dans l'oubli, alors qu'au moment de leur apparition les Pulsar Led étaient l'incarnation du luxe à l'état pur – l'année de leur présentation, en 1971, elles étaient dotées d'un boîtier en or dessiné par le célèbre sculpteur Ernest Trova de Saint-Louis et vendues au prix respectable de 1500 dollars. Les affichages numériques dans les montres mécaniques ne rivaliseront sans doute jamais avec l'omniprésence de l'agencement classique des aiguilles et des chiffres sur un cadran – cette disposition intimement liée à l'horlogerie mécanique restera vraisemblablement l'aune à laquelle juger tout autre système d'affichage. Cependant, le monde enchanté des chiffres animés continuera d'exercer une fascination irrésistible sur les personnes qui souhaitent se tourner vers des créations horlogères qui s'écartent de la norme avec autant de légèreté que de subtilité.

 

 

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