Sylvain Menétrey

Un peu intimidante l'arrivée au Studio Harcourt : une bâtisse cossue à quelques encablures des Champs-Elysées, un tapis rouge, des marches à gravir et un immense portrait de John Galliano qui nous fait face armé d'un demi-sourire de joker… Le mimétisme avec le festival de Cannes qui se déroule au même instant sur la Croisette n'est évidemment pas le fruit du hasard. Les stars de cinéma, photographiées à discrétion par Harcourt, ont alimenté le mythe du studio de photo parisien. Franchir le seuil d'Harcourt, c'est un rite d'intronisation. Passer derrière son objectif, c'est accéder à l'immortalité. Et les clients anonymes qui pénètrent dans ce cadre solennel, le quittent nimbé d'une aura de vedette.
Fondé en 1934 par Cosette Harcourt et les frères Lacroix, deux patrons de presse qui avaient besoin de photos glamour pour les pages de leurs magazines, le studio perpétue comme un sacerdoce le portrait noir-blanc velouté et intemporel. Un style, un modelé plutôt, obtenu par la combinaison de diverses sources lumineuses, parmi lesquels des projecteurs de cinéma, et une science du contre-jour gracieux.


Service de luxe
Mais depuis la séparation des frères Lacroix en 1968, Harcourt a connu de nombreuses vicissitudes, d'abord ringardisé par le cinéma de la Nouvelle Vague, il a dû abandonner son sublime hôtel particulier Avenue d'Iéna dans les années 90, puis s'est retrouvé ballotté entre faillites successives et repreneurs providentiels. Francis Dagan, le dernier d'entre eux a repris la prestigieuse maison en 2007 et a nommé Catherine Renard à sa direction générale. C'est elle qui nous accueille et nous guide dans l'antre magique, vidé de ses occupants à la veille d'un week-end prolongé, où se côtoient chandeliers du décor de « La belle et la bête » de Cocteau, robes haute couture et portraits de personnages qu'on n'oserait rêver d'inviter à dîner. Issue du secteur des cosmétiques, - Harcourt a d'ailleurs lancé l'automne dernier un parfum d'ambiance - Catherine Renard avait pour tâche de rééquilibrer les comptes de la maison à son arrivée. « Nous y sommes parvenus en dotant Harcourt d'un véritable business plan. Auparavant on dépensait sans compter pour photographier les célébrités, sans penser à valoriser la maison dans des secteurs rentables. » Sous son impulsion, Harcourt a légèrement démocratisé son service luxueux en lançant des produits comme « l'instant Harcourt », un portrait cadré plus large, avec moins de moyens déployés pour la lumière.

La maison a également intensifié sa présence dans la publicité qui représente aujourd'hui un tiers de son chiffre d'affaires à part égale avec l'événementiel et les portraits. Sa science de la lumière destinait inévitablement Harcourt à rencontrer l'univers de l'horlogerie. Parmigiani lui a ainsi confié la campagne publicitaire de son modèle Bugatti. Cartier a fait appel au studio parisien pour immortaliser sa montre Ballon Bleu. Des images qu'on voit défiler au long d'un diaporama dans le salon d'apparat du studio. Magnification du produit, glamour, luminescence : du pur Harcourt appliqués aux objets. « Hormis l'usage de projecteurs plus petits pour travailler sur l'éclat d'une montre ou d'une pièce de joaillerie, nous travaillons selon les mêmes techniques que pour les portraits. Quand elles viennent nous voir, les marques nous demandent d'insuffler l'esprit Harcourt à leurs modèles. »


Noir blanc
L'esprit Harcourt, c'est à la fois la force et la faiblesse d'un studio à l'héritage somptuaire mais qui leste ses tentatives de modernisation. « Les marques exigent presque toujours du noir-blanc alors que nous pensons que la couleur convient mieux aux objets. Le noir-blanc convient surtout aux personnalités car il donne ce petit côté poudré sur la peau. »
Les visiteurs du dernier Salon international de la haute horlogerie ont pu vérifier cette vérité. La marque au H griffé avait en effet installé au salon l'un de ses studios éphémères qu'elle déplace à la demande chez des privés ou sur des événements lors des deux dernières éditions du salon. « En 2008, comme les marques avaient fait de très bonnes affaires, elles ont offert des portraits à leurs équipes et à leurs bons clients. » Cette année, le déplacement s'est révélé moins rentable… Il est tard, Catherine Renard doit nous laisser. Elle part à Cannes.

