Révolution #1 - Septembre 2008Fabrice Eschmann
Entouré d'une équipe de quatre assistants dévoués, tous prisonniers volontaires d'un univers fantastique, l'automatier donne la vie à ses androïdes mécaniques. Avec, sans même le vouloir, quelque chose de plus : l'immortalité.

Les cheveux sauvages, la barbe de cinq jours, François Junod a toujours mille chantiers en cours et une idée d'avance : “ Mon rêve ? Ce serait de fabriquer un homme volant, inspiré de Léonard de Vinci. Et de le faire voler vraiment ! ” C'est exactement ce genre de projet qui lui fait sauter la case miroir tous les matins ; ce genre de dessein qui lui fait défier la pesanteur futile et gênante des lois de l'univers. Chaque jour, le génial inventeur met au monde, lentement, des créatures au squelette d'acier et à la peau de fibres. Des androïdes qui écrivent, sourient, regardent, pensent même pour certains. Il leur donne la vie avec, en toute modestie, un petit quelque chose de plus : l'immortalité. Ces êtres mécaniques naissent de son cerveau et de ses mains, “ un métier qui pourtant n'existe pas ”, dit-il. Une tâche, une mission plutôt, qu'il s'est octroyée sans complexe et pour le plus grand bonheur des hommes. Le commun des mortels justement, qui a besoin de certitudes, a malgré tout donné un nom à cette activité : François Junod est automatier. L'un des derniers au monde. Le plus talentueux sans doute.
Comme une cathédrale, la dévotion en moins, l'atelier Junod est de ces lieux qui forcent le recueillement. A mi-chemin entre la caverne d'Ali Baba et la cave de Barbe-Bleue, ce lieu ensorcèle en quelques secondes le visiteur qui s'y aventure. Véritable piège à imagination, il est tout à la fois le cabinet de curiosités du Dr Frankenstein et l'antre d'un créateur en série. Du plafond pendent par dizaines, comme des bouts de viande dans une boucherie, des mains, des pieds, des jambes ou des bras. Ces lambeaux d'humanoïdes côtoient des membres difficilement identifiables, pièces détachées d'improbables monstres chimériques.

Dans la pièce d'à côté, sur une étagère proche de la fenêtre, comme pour leur offrir la vue sur la rue en attendant de voir, des têtes alignées semblent réfléchir. Au milieu de l'établi, figé mais bien vivant, “ Alexandre Pouchkine ”, le crâne fendu, laisse entrevoir son cerveau de rouages. Unique au monde, l'androïde aux traits du célèbre poète et écrivain russe vaut plus d'un million de francs suisses. Il est la dernière création, en phase de finition, de l'atelier Junod. Une commande complètement folle, passée par un richissime chercheur de la Silicon Valley, sur laquelle l'automatier travaille depuis trois ans, assemblant patiemment les 3500 pièces d'une mécanique hors du commun. Car “ Alexandre Pouchkine “ n'est pas comme les autres : il pense et mémorise. Il connaît six noms, six verbes, six adjectifs et six adverbes. Combinés, ces mots peuvent composer pas moins de 1458 poèmes différents, de manière aléatoire, de sept mots chacun. Une véritable mémoire mécanique lui permet de plus d'associer un dessin à chaque nom pour agrémenter le poème. Du jamais vu.
“ Pouchkine ” est-il le prototype d'un androïde qui sera capable de réfléchir ? Verra-t-on un jour des automates fabriquer des automates chez Junod ? François en serait bien capable. Il est de la race de ceux que l'inconnu n'effraie pas. “ Je ne sais pas ce que je ferai dans deux ans. Il n'y a rien de calculé, rien de prévu. ” C'est ainsi depuis toujours. Le hasard d'une découverte d'abord, lorsque, très actif à l'école buissonnière, il se retrouve au milieu d'automates anciens dans l'atelier de Michel Bertrand, le père d'un camarade buissonnier ; la chance d'être engagé ensuite par ce même automatier qui ne voulait pas d'apprenti mais qui finira par devenir un maître exceptionnel ; l'audace de revenir au village enfin, “ comme on revient chez les anciens ”, après des années d'études à l'Ecole d'Art de Lausanne.

Beaucoup de coïncidences et une certitude : “ Je ne serais jamais devenu automatier si je n'étais pas né à Sainte-Croix. ” Sainte-Croix, un terreau d'histoire, mais une terre peu nourricière. Les débuts, en 1983, sont difficiles. La première grande commande tombe deux ans plus tard. Comme un présage, c'est un ange qu'il livre au Centre International de la Mécanique d'Art, à deux pas de l'ancienne forge qui lui sert d'atelier. Les maisons horlogères le remarquent, quelques automates sont livrés. Gentiment, François Junod réinvente un art en perte de vitesse, désuet et magique. Un savoir-faire dont raffole, paradoxalement, le pays qui a fait de la maîtrise technologique sa carte de visite : le Japon. En 1990, un musée Matsushita (Panasonic) lui passe commande d'un orchestre d'animaux de douze pièces. Le carrousel du succès est lancé.
En 25 ans, l'automatier a donné la vie à une centaine d'automates, modernes ou traditionnels, mécaniques ou électriques. Le Sultan de Brunei possède plusieurs pièces de Junod. Les plus grandes marques horlogères, comme Blancpain, Vacheron Constantin, Jaquet Droz ou Audemars Piguet, le courtisent. Philippe Stern, propriétaire de Patek Philippe, est également un client. Dernièrement, François Junod a conçu un magicien pour la société Gérald Genta, inspiré de la pièce exceptionnelle Il Giocatore Veneziano, une montre automate à répétition minutes, où un joueur de dés indique l'heure. Ses androïdes, de gré ou de force, ont refait leur vie partout dans le monde, de Las Vegas à Singapour, de l'Espagne au Japon.


Le Japon encore. Un pays que le plus célèbre des Saints-Crix adore, et où il a failli s'installer. “ Je ne l'ai pas fait finalement. C'est tellement grand là-bas que j'avais peur de me faire bouffer. Ici existe une stabilité tranquille. C'est mieux pour réfléchir. “ Mais l'amour des Japonais pour François Junod est réciproque. Si les premiers apprécient chez le second ses techniques du passé, le second trouve dans les premiers la technologie qui va peut-être lui permettre de créer son rêve. Eternel insatisfait, repoussant sans cesse les futiles et gênantes lois de l'univers, l'automatier s'est pris de passion pour la robotique. “ En 2005, je suis allé à l'Exposition universelle à Aichi, au Japon. Dans le pavillon Toyota, six musiciens sont soudain sortis du décor et se sont mis à jouer le fameux air “ When the saints go marching in “. J'ai d'abord cru que c'était des gens déguisés, car ils jouaient véritablement de leur instrument. Puis je me suis rendu compte que c'était des robots. ”
‘ L'homme volant ' n'est peut-être plus qu'à quelques années de son premier envol.