Jusqu’à quel point peut-on marcher hors des sentiers battus...sans se perdre ? Car l’intérêt d’un sentier balisé est bien de mener d’un point A à un point B en toute sécurité. Mais certaines marques font le pari...d’un point C. L’ambition d’un marché de niche inconnu, faisant fi des codes horlogers, pour atteindre un public de collectionneurs voulant autre chose qu’une simple « montre ». On ne saura jamais si le Saint-Graal existe, mais des Indiana Jones horlogers continuent de partir régulièrement à sa quête. Avec passion et témérité.
Sans aiguilles
On pourrait classer les montres Trilobe dans cette catégorie. Mais ce ne serait pas tout à fait juste. Car en faisant le pari de se départir d’aiguilles, la maison française s’inscrivait en réalité dans les pas de certains précurseurs. Urwerk (heure par satellite), MB&F, Ressence, parmi d’autres, s’en dispensent depuis parfois plus de 20 ans.
Mais avec Le Temps Retrouvé, finaliste au Grand Prix d’Horlogerie de Genève (GPHG), c’est bien un terrain totalement vierge que Trilobe explore. Ce qui, en trois siècles d’horlogerie mécanique, n’arrive tout de même pas tous les quatre matins.
Terra Incognita
Le Temps Retrouvé est inqualifiable, précisément parce qu’il n’a jamais existé de réalisation similaire. Tentons tout de même d’en décrire les contours, par approximations, par cercles concentriques. Il peut s’agir, au plus loin, d’un automate. Techniquement, c’est le cas : il se « meut tout seul », comme l’implique la définition du mot.
Humanoïde ? Sur le seul exemplaire créé, oui : c’est bien un visage humain qui est représenté. Mais cela peut être tout autre objet. Si le client veut représenter son chien, ou un dirigeable, ce serait techniquement faisable. En réalité, on peut imaginer que Le Temps Retrouvé s’incarne en tout ce qui échange un volume de gaz avec son environnement.
C’est là que les choses se corsent : Le Temps Retrouvé ne se contente pas d’une vie autonome, il est en interaction avec son milieu. Il respire, en quelque sorte. Est-il vivant ? Non, juste mécanique, pas biologique. Il ne fonctionne pas s’il n’est pas remonté. Mais à filer la métaphore, l’être humain non plus ne fonctionne pas s’il n’est pas remonté...par des aliments. Les frontières se brouillent. Le sol se dérobe. Les certitudes se fissurent.
Back to basics
Alors il faut revenir au plus simple : lire l’heure. La lecture de l’heure se fait par deux rosaces, composées de 6 pétales chacune, qui s'ouvrent lentement aux tempes, chaque pétale marquant une heure. L’ensemble s’ouvre progressivement pendant la première moitié de la journée, avant de se refermer à l'unisson pour recommencer un cycle de 12 heures.
La lecture des minutes se fait par la pupille, les yeux effectuant une rotation complète dans le sens horaire chaque heure. Les secondes ne se lisent pas, mais s’écoutent au rythme du balancier. Et Le Temps Retrouvé respire : une fragrance exclusive, pensée avec un nez parisien, s’échappe au rythme du souffle mécanique. C’est bien là le problème : alors que l’on imaginait être retombé sur ses pieds avec un simple descriptif technique, Trilobe nous apprend que son automate nous regarde et respire. Retour à la case départ.
Le mot de la fin
Que penser du Temps Retrouvé ? Rien. C’est bien là le problème. La création ne peut en aucune manière se « penser ». Kant dirait qu’elle ne renvoie à aucune catégorie de l’entendement. L’objet ne se lit pas avec des familles matérielles préétablies. Il ne parle qu’à l’âme, qu’au cœur. Aucun verdict objectif ne pourra le circonscrire. Ce seront uniquement perception, jugement et émotions.
C’est, le plus souvent, ce que l’on demande à une création horlogère : qu’elle nous emmène plus loin que le produit, qu’elle tire un fil affectif et onirique qui nous conduit hors du champ matériel. Sauf que Le Temps Retrouvé est monté si haut que le fil est rompu. La création est une pure abstraction qui flotte en un éther inaccessible à l’intelligence, mais uniquement aux sens.
Peut-être que Le Temps Retrouvé n’aurait pas dû être dans la catégorie « Horloge Mécanique », mais « Exception Mécanique ». Mais en réalité la pièce, avouons-le, échappe à toute catégorisation. Et l’on souhaite bien du courage au jury du GPHG pour classer cet inclassable, et noter des émotions de 1 à 10. Le Temps Retrouvé, inclassable et iconoclaste, ne mérite qu’une seule chose : la consécration.