Tribune des Arts - Mars 2011
Sylvie Guerreiro
Si chez Cartier l'année 2011 marque une vraie prise de position en matière de mouvement “in house”, elle inaugure également une vraie prise de parole sur les métiers d'art. Jamais la collection Cartier d'Art n'avait repoussé aussi loin les limites du possible et de l'audace. Avec des pièces à couper le souffle tant elles défient la dextérité humaine. Une en particulier force l'admiration. Elle transpose la tradition millénaire de la mosaïque habituellement destinée à orner murs et plafonds par de grandes fresques, sur la surface minuscule d'un cadran de montre. Il s'agit de la Rotonde de Cartier 42 mm, or rose serti, décor tortue.

Mosaïque miniature
Sur le cadran, 1167 tesselles ont été collées puis cimentées une à une pour former le motif que délimite l'onyx. Autant de carrés incroyablement petits, taillés à la main à partir de pierres roulées puis lapidées, afin d'obtenir une épaisseur de seulement 0,4 mm pour 0,75 mm de côté. Le choix des pierres s'est fait suivant un camaïeu de tons chauds qui, en plus de l'onyx, rassemble oeil-de-tigre, oeil de faucon, pietersite jaune, cornaline, jaspe jaune, jaspe palmier, jaspe de Kalahari, agate jaune, agate mousse, corail et nacre. En coloriste, l'artisan harmonise alors les tons au fil d'une composition rigoureuse. La seule pose des pierres nécessite 60 heures de travail. Un véritable tableau de maître donc, édité à seulement dix exemplaires, qui s'insère dans une boîte en or rose avec lunette sertie de 68 diamants ronds et couronne perlée terminée d'un diamant. À l'intérieur, bât un mouvement mécanique manufacture à remontage manuel, le calibre 9601 MC.

Vitrail d'émail
Vient ensuite la Rotonde de Cartier 42 mm, or gris, décor ours, qui, elle, fait revivre une technique d'émail oubliée, héritée du XIVe siècle, le plique-à-jour, très en vogue à la cour royale de France. Les émaux étaient alors appliqués sur un fond translucide qui a fini par disparaître à l'époque Art Nouveau pour laisser place à une sorte de vitrail miniature d'une délicatesse extrême. Tel est le cas du cadran de cette Cartier qui, pour mieux traduire le ciel étoilé, est réalisé en émail plique-à-jour paillonné, c'est-à-dire semé de minuscules paillons d'argent. Les dégradés de couleur donnant vie, relief et profondeur au motif illustrant un ours figé dans sa marche sur la banquise. Pour le reste, même boîtier, plus sobre toutefois, et même mouvement manufacture, mais une édition étendue à 40 pièces.

Puzzle de bois
Troisième oeuvre remarquable: la Rotonde de Cartier 42 mm, or gris, heures sautantes, décor ours. Ici, c'est aussi d'un ours dont il s'agit, mais du genre de nos montagnes, créé en marqueterie de bois comprenant dix essences différentes en provenance d'Europe: houx, marronnier, peuplier, saule, érable teinté gris ou rose, noyer et loupe de noyer, érable moucheté et aniégré gris. Une véritable ébénisterie d'orfèvre pour laquelle chaque cadran nécessite un nombre impressionnant d'étapes et plus de 160 heures de labeur. Parmi les 38 pièces de bois taillées sous forme de minuscules écheveaux, certaines sont par exemple ombrées afin de créer une subtile variation, à la manière des clairs-obscurs. Et pour que rien ne vienne perturber le spectacle, c'est sur un mouvement mécanique manuel à heures sautantes que le choix s'est porté. Encore un calibre manufacture. Ce modèle-ci étant limité à 50 exemplaires.

Difficile cependant de ne pas évoquer la Tortue XL, or jaune, décor jaguar, dont le regard perçant du félin gravé en relief et rehaussé d'émail champlevé vous hypnotise littéralement. D'autant qu'ici, l'animal au réalisme saisissant ne se contente pas des frontières du cadran. Résultat: on a vite fait de se prendre pour sa proie. (Calibre 9601 MC, édition limitée à 80 pièces.) Idem pour la Ballon Bleu de Cartier, grand modèle, or gris, décor singe, qui met en scène un adorable singe écureuil lui aussi saisit sur le vif, réalisé en émail grand feu en champlever et sublimé d'un sertissage de 225 diamants cognac. (Mouvement automatique, édition limitée à 50 pièces.) Jamais on aura vu bestiaire plus noble et plus riche d'émotions…
