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Au cœur des enchères

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Pour des ajouts essentiels de joyaux, les enchères des grandes maisons à Genève sont incontournables
Chaque mois, Eric Nussbaum, directeur de la "Collection Art de Cartier", présente une page de la riche histoire de la prestigieuse marque parisienne.Il est évident que, dans le cadre de la constitution d'une collection aussi importante qu'est celle appelée aujourd'hui "Art de Cartier", pour des ajouts essentiels de joyaux, les ventes aux enchères des grandes maisons à Genève et dans le monde entier sont incontournables et, pour moi, certaines sont restées inoubliables.
En mai 1986, le lot 517 chez Christie's à Genève a suscité mon intérêt pour plusieurs raisons. Ce palmier, une broche créée en 1957, réunit en elle tout ce qui est emblématique pour Cartier, hier et aujourd'hui: l'utilisation du platine (dès le début du XXe siècle), et du diamant taille baguette (dès 1912), la finesse des articulations qui rendent le tronc extrêmement flexible, la rare qualité des sept rubis birmans, au total de 32.10 carats, l'originalité du dessin que le client a choisi pour sa commande particulière. Oui, on peut encore passer des commandes spéciales chez Cartier, à deux conditions: ne pas s'attendre à une copie d'un bijou vu ailleurs et... attendre.Acheté pour passer "à la casse"A Londres, chez Christie's en juin 1990, j'avais laissé passer le lot 202, mais pas pour longtemps. Après avoir appris que l'acheteur était un marchant de diamants, je compris quel allait être le destin de ce magnifique diadème orné de 1048 diamants ronds, de taille ancienne et de taille rose pour plus de 150 carats, sertis dans de l'argent sur or. Un travail superbe de 1902 allait "à la casse" pour la récupération des pierres très demandées. Sans hésitation, j'ai offert au nouveau propriétaire un profit d'un pourcentage respectable, afin qu'il nous revende ce bijou qui avait été créé pour orner la tête des jeunes mariées d'une même famille noble, de génération en génération, pendant quatre-vingt-huit ans.
Aussi médiatisée que les bijoux et gemmes de S.M. le sultan Abd-Ul-Hamid II, le dernier suprême potentat, dont la vente était répartie sur onze jours entre novembre et décembre 1911 à Paris, et les ventes de la princesse Lobonoff de Rostoff née princesse Dolgorouky, qui avaient eu lieu à Lausanne en 1920 durant une semaine entière, la vente Windsor d'avril 1987 par Sotheby's à Genève reste mémorable. Cartier y avait contribué par ses informations précises, au sujet des bijoux et des objets signés et datés. Sotheby's, à travers cette collection, raconte la vie de ce couple hors du commun.
Pour consulter mon président Alain-Dominique Perrin, afin d'obtenir un budget "hors budget", j'avais voyagé à Paris. Heureux d'avoir reçu un montant remarquable, calculé sur environ douze lots marqués d'une croix ou de plusieurs, j'ai réservé ma place. C'était essentiel et incontournable, à moins d'obtenir une liaison téléphonique, mais toutes étaient déjà réservées par des célébrités autour du globe, comme Elizabeth Taylor entre autres.
Selon la demande sur le carton à présenter à l'entrée, j'avais mis mon smoking ce soir-là et, dès les premières minutes, j'ai senti le sang gagner ma tête. Etait-ce l'aura de celle qui avait fait abdiquer le roi d'Angleterre Edouard VIII pour un amour bourgeois, le souvenir de cette femme photographiée par les plus grands artistes de son époque et reconnue par la presse de la mode comme une parmi les plus élégantes, qui faisait flamber les adjudications bien au-dessus des prix des estimations hautes? Un lot signé Cartier a atteint la somme de dix-sept fois l'estimation haute! Etait-ce la mise en scène exceptionnelle et l'organisation parfaite de Nicholas Rayner de Sotheby's? Probablement le tout: et cela dans une ambiance financière plutôt favorable à ce genre d'excès.Cartier_334581_0
Tiare Essex, Cartier, Paris, 1902. Ce bijou vendu chez Christie's en 1990 fut sauvé de la "casse".

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Jeanne Toussaint (1887-1978), direc-trice de la Haute Joaillerie chez Cartier, de 1933 à 1968.

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Broche palmier, Cartier, Paris, 1957. Platine et rubis.

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Broche panthère, Cartier, Paris, 1949. Ce bijou exceptionnel faisait partie de la vente de la collection de la duchesse de Windsor, en 1987, chez Sotheby's à Genève.
Une panthère convoitéeToujours est-il que j'allais tenter de faire intervenir un hasard en ma faveur. En effet, j'avais noté que mon ami et ancien collègue Hervé était en compagnie d'un homme qui, dès le début de la vente maintenait aisément sa main en l'air, pendant que se suivaient les lots signés Cartier. Je suis allé chuchoter à Hervé que je ne miserai pas sur le magnifique flamant (signé "monture Cartier", parce que créé à partir des alliances saphirs, rubis et émeraudes des précédents maris de la duchesse), qu'il ne "pousse" pas la panthère (indiscutablement l'emblème pur de Cartier dans cette vente); au pire, qu'il essaye de distraire cet homme pour la durée de l'enchère du lot 59, seul objet de toutes mes convoitises. Ce lot nous a été adjugé dans le cadre du budget.
Indubitablement, "la broche panthère de la duchesse" est un des bijoux "phares" dans la "Collection Art Cartier". Fièrement assise sur un saphir cabochon de 152.35 carats (un certificat Gübelin indique le Kashmir comme origine du saphir), ce chat sauvage sculpté en platine, serti de brillants et de saphirs, avec deux brillants jonquilles pour les yeux, semble exprimer sa satisfaction de dominer le globe...Je me demande si Jeanne Toussaint, qui surveillait la fabrication de ce majestueux dessin, appréciait secrètement la similitude entre l'expression de la panthère et le caractère de la duchesse. Après tout, à force de volonté et à ses propres yeux, Wallis Simpson n'avait-elle pas réussi à se placer "on the top of the World" (au sommet du monde) ?Eric Nussbaum
Novembre 2001
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