Long read : L’avenir des femmes commence aujourd’hui

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Si vous regardez une photo de PDG de marques horlogères réunis, il est rare d’y voir une femme, voire deux. Pourtant, l’avenir pourrait bien être différent, d’autant plus que des femmes comme Valérie Ursenbacher, Aurélie Streit, Nathalie Marielloni et Hanna Harilainen ouvrent la voie. Bienvenue dans notre format Weekend WorldTempus Long Read, aujourd’hui consacré à un thème spécial pour la Journée internationale des droits des femmes.

À la HEAD de Genève, la seule école d’art au monde proposant des programmes de bachelor et de master spécialisés en design horloger, Valerie Ursenbacher dirige l’enseignement. La Fondation de la Haute Horlogerie, importante institution internationale consacrée à la promotion de la culture et de l’éducation horlogères, est codirigée par Aurélie Streit. Au Musée International d’Horlogerie de La Chaux-de-Fonds, la conservatrice en chef est Nathalie Marielloni. Quant à Kelloseppäkoulu, l’École finlandaise d’horlogerie dont sont issus des alumni prestigieux tels que Kari Voutilainen et Stepan Sarpaneva, elle est dirigée par Hanna Harlainen. Comment la présence de femmes à ces postes clés peut-elle influencer l’avenir de l’horlogerie ?

« Lorsque j’ai commencé, il y avait très peu de femmes dans ce domaine », raconte la designer horlogère Valerie Ursenbacher, qui dirige depuis 2010 l’enseignement du design horloger à la HEAD, de Genève. « Au départ, j’avais peur », confie-t-elle, précisant qu’il faut encore parfois avancer avec prudence face à certaines personnes réticentes à travailler avec des femmes. Pourtant, selon Mme Ursenbacher, « les femmes sont devenues indispensables à l’industrie horlogère », une évolution.

Dans le passé, Mme Ursenbacher a parfois « dû prendre une grande respiration » face à certaines remarques sur le design formulées par des décideurs masculins. Elle a néanmoins réussi à transformer cet environnement parfois difficile en opportunité. En écoutant attentivement et en posant des questions sur les procédés de fabrication, elle a acquis les connaissances nécessaires pour concevoir des designs plus adaptés à la production, sans renoncer à l’esthétique. Cette approche lui a permis de prendre l’avantage sur de nombreux collègues masculins et a contribué au succès de sa carrière. Aujourd’hui, avec la nouvelle génération (à la HEAD, la proportion d’étudiants et d’étudiantes en design est de 50/50), elle estime que les barrières sont sur le point de tomber et que les femmes pourraient progressivement remplacer les figures traditionnelles des designers masculins des générations précédentes. « Les designers masculins ont dominé la profession pendant longtemps et ont créé des modèles iconiques. Il faut désormais laisser aux designers femmes le temps de voir leurs propres créations devenir iconiques », souligne-t-elle, tout en rappelant que des questions comme l’égalité salariale restent à résoudre.

Valerie Ursenbacher © HEAD Genève

Montrer l’exemple

Aurélie Streit, co-directrice générale de l’organisation éducative Fondation de la Haute Horlogerie, rappelle que les femmes ont toujours contribué à façonner l’industrie horlogère, souvent sans recevoir la reconnaissance qu’elles méritaient. « Depuis les années 1960, 52 % de la main-d’œuvre de l’industrie horlogère est féminine. Et au XVIIIᵉ siècle, des femmes comme Marie-Antoinette, Caroline Murat ou d’autres figures de la haute société ont encouragé des horlogers comme Breguet à développer des mouvements toujours plus avancés », explique-t-elle.

Pour Mme Streit, l’avenir passe par l’exemplarité. « Nous devons montrer des modèles contemporains et mettre en avant des femmes occupant des postes importants dans l’industrie. Pour rassurer et encourager celles qui y travaillent, il est essentiel de leur rappeler que des femmes ont déjà accédé à des fonctions de direction depuis un certain temps et que c’est possible. Notre mission est d’inspirer et d’éduquer », affirme-t-elle.

Un autre élément marquant dans une industrie qui valorise désormais la durabilité et l’inclusion est la croissance du nombre de collectionneuses passionnées par la mécanique horlogère et très bien informées. Ces femmes participent à des tables rondes et à différents événements organisés par la FHH dans des villes comme New York, Paris, Londres, Genève, Dubaï, Hong Kong ou Tokyo. Il n’est pas difficile de comprendre qu’il existe également un enjeu commercial : la clientèle potentielle des montres techniques, historiquement orientées vers les hommes, pourrait tout simplement doubler. « Absolument ! » s’enthousiasme Mme Streit. « Aujourd’hui, les femmes peuvent porter n’importe quel type de montre. »

Aurelie Streit © Fondation de la Haute Horlogerie

Préserver le passé pour construire l’avenir

De la même façon que chacun peut porter la montre de son choix, les femmes peuvent occuper n’importe quel poste si l’on y prête attention. Selon Nathalie Marielloni, conservatrice au Musée International d’Horlogerie de La Chaux-de-Fonds, cette réalité existe depuis longtemps. « Sandrine Stern, responsable du design chez Patek Philippe, reste très discrète, mais elle occupe ce poste depuis 20 à 25 ans. Et regardez Jasmine Audemars : elle a joué un rôle majeur dans l’histoire d’Audemars Piguet pendant des décennies, mais n’a reçu le prix Gaïa que récemment. Les femmes ont toujours été présentes, mais la reconnaissance a mis du temps à venir », explique-t-elle.

Présentes depuis toujours dans les manufactures horlogères, les femmes occupent désormais aussi des fonctions à plus haute responsabilité © Musée International d’Horlogerie

Mme Marielloni insiste également sur l’importance de figures inspirantes, citant Estelle Fallet, directrice du département horloger du Musée d’art et d’histoire de Genève, comme l’un de ses modèles.

Elle a appris le métier au sein de maisons de ventes aux enchères et, il y a quelques décennies, il était assez rare de rencontrer une femme spécialiste des montres anciennes et des enchères. Elle a pourtant toujours considéré que le fait d’être une femme pouvait constituer un avantage dans l’industrie horlogère. Elle n’a été confrontée qu’à quelques épisodes de rudesse, comme cette fois où un homme s’est emporté contre elle après qu’elle eut estimé une montre à environ 10 000 CHF, alors qu’il était persuadé qu’elle valait beaucoup plus. Dans ce cas précis, ce client avait simplement besoin d’entendre cette estimation de la part d’un homme.

« De manière générale, être une femme représentait plutôt un avantage, car une femme est souvent perçue comme moins menaçante. Les gens ont tendance à partager davantage d’informations et l’on bénéficie aussi d’une plus grande visibilité. Cela m’agaçait autrefois, mais aujourd’hui j’en tire parti et j’espère pouvoir inspirer d’autres jeunes femmes et hommes. J’ai d’ailleurs l’impression que cela devient de moins en moins une question de genre. Si nous avons l’occasion de nous exprimer parce que nous maîtrisons notre sujet, nous devons le faire, quel que soit notre genre », explique Mme Marielloni.

Au-delà de son rôle de source de connaissances tournées vers l’avenir, le musée accueille également des stagiaires dans son atelier. Ces places, où les étudiants travaillent à la restauration d’objets particulièrement complexes, sont très convoitées et l’accès y est extrêmement sélectif. « Nous accueillons un étudiant aux résultats excellents tous les six mois », précise-t-elle. (Le musée reçoit aussi parfois de jeunes hommes effectuant leur service militaire sous forme de service civil. Oui, en Suisse, il est possible d’accomplir son service militaire obligatoire en tant qu’horloger.)

Nathalie Marielloni © Musée International d’Horlogerie

Pour Mme Marielloni, une autre façon de façonner l’avenir à partir du passé passe par l’utilisation de l’anglais comme langue commune, ce qui n’était pas le cas dans le canton francophone où se trouve le musée. « Nous devons mener l’essentiel de notre travail en anglais afin de toucher la nouvelle génération. Il est essentiel d’être historiquement rigoureux et précis, car beaucoup d’informations sur l’histoire de l’horlogerie sont tout simplement erronées lorsqu’on se contente de faire une recherche sur Google ou d’utiliser ChatGPT. »

Les Finlandaises ouvrent la voie

En évoquant son expérience, Hanna Harilainen, directrice de Kelloseppäkoulu, l’École finlandaise d’horlogerie, souligne l’évolution générale de la société. « On voit aujourd’hui de nombreuses femmes occuper des postes de direction, aussi bien dans les entreprises que dans la sphère politique – il suffit de penser à Sanna Marin », explique-t-elle, en référence à l’ancienne Première ministre qui, à 34 ans, est devenue la plus jeune personne à diriger un pays.

La tendance qui voit aujourd’hui plus de femmes que d’hommes fréquenter les universités ne se reflète toutefois pas encore totalement dans les écoles d’horlogerie. « Dans notre dernière promotion de 30 étudiants, 10 étaient des femmes. Nous sommes donc désormais à environ un tiers, alors qu’autrefois il n’y en avait que deux ou trois par année », précise Mme Harilainen. Elle souligne également que l’établissement a pris conscience de l’importance de l’anglais. « L’an dernier, après 80 ans d’enseignement en finnois, nous avons lancé notre premier programme de deux ans, consacré à l’horlogerie indépendante, dispensé en anglais. Il a attiré des étudiants et étudiantes du monde entier, notamment de Corée du Sud, du Brésil, d’Inde, de Turquie et du Royaume-Uni. »

Hanna Harilainen © Kelloseppäkoulu, l’École finlandaise d’horlogerie

La présence d’étudiantes s’inscrit d’ailleurs dans l’histoire même de l’école, puisque le don majeur qui a permis sa création il y a 81 ans provenait d’une femme.

Mme Harilainen estime que l’horlogerie peut constituer une carrière tout à fait adaptée aux femmes. Toutefois, elle préfère ne pas établir de distinctions de qualités entre les genres. « Cela deviendrait rapidement un cliché, et je ne pense pas que ce soit une question de genre. Ce métier a longtemps été dominé par les hommes, mais cette tradition évolue progressivement. Les figures de référence étaient autrefois masculines ; aujourd’hui, avec l’arrivée de plus en plus de femmes dans la profession, elles deviennent elles aussi des modèles », explique-t-elle.

Avec de tels exemples, l’industrie horlogère peut envisager l’avenir avec optimisme.

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