L'édito de la semaine: Creuse là où tu es

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Que faire lorsque l’on ne sait pas vraiment comment avancer ? Et si l’on appliquait un peu de sagesse suédoise des années 1970 ?

En explorant récemment le monde de l’horlogerie, une évidence s’est imposée à moi : les marques qui prospèrent dans un monde en perpétuelle mutation sont celles qui creusent là où elles se trouvent. L’expression a fait son entrée aussi bien dans le monde universitaire que dans les mouvements de terrain dans les années 1970, à travers le livre Dig Where You Stand de l’auteur suédois Sven Lindqvist (1932-2019). Elle est d’ailleurs assez explicite : comment devenir expert de ce que l’on fait et explorer sa propre histoire afin de trouver une voie vers une transformation positive ? Conçue à l’origine comme un cri de ralliement destiné aux travailleurs dans un monde de l’entreprise de plus en plus déséquilibré, son application à l’univers de la montre de luxe peut sembler cynique — mais suivez-moi un instant.

Creuser là où l’on se trouve devient en effet de plus en plus courant dans l’univers horloger — peut-être comme un mouvement de balancier après une époque durant laquelle des pouvoirs corporatistes ont cherché à rationaliser l’industrie en lui appliquant des modèles économiques standardisés. Tout comme le livre de Lindqvist invite les travailleurs à devenir chercheurs, à se faire experts de leur propre métier et à exhumer leur histoire afin de franchir des étapes décisives vers une liberté sociale et économique, quelque chose de similaire est aujourd’hui à l’œuvre autour de Neuchâtel, de Genève et du Jura. Les archives sont dépoussiérées, les savoir-faire internes ressuscités, et le travail d’équipe rétabli afin que les entreprises puissent se concentrer sur ce qu’elles savent faire le mieux. Bien sûr, ce mode de pensée n’est pas nouveau, mais je perçois une différence nette en 2026. Par le passé, surtout lors des périodes difficiles, cela signifiait trop souvent ressortir un modèle vintage populaire des archives et en proposer une réédition aux arêtes légèrement polies, équipée d’un mouvement standard. On parlait alors d’un clin d’œil contemporain au passé, vendu en « édition limitée » de 5 000 exemplaires, et l’histoire s’arrêtait là, accompagnée d’un récit marketing séduisant, mais creux. En 2026, toutefois, il semble que les marques horlogères soient prêtes à aller bien plus loin. Oui, elles se tournent vers leur histoire et revisitent des modèles iconiques. Mais ce faisant, elles adoptent la même approche qui les a autrefois rendues célèbres : elles intègrent les technologies les plus récentes, améliorent considérablement l’ergonomie, gagnent en convivialité, accordent une attention réelle à l’expérience tactile, développent de nouveaux alliages et repoussent les limites techniques d’une manière que j’ai rarement observée au cours des dernières décennies. En procédant ainsi, le récit qui accompagne ces créations ne résonne plus comme un écho vide. Non, en 2026, le storytelling devient de plus en plus vivant, riche, enthousiaste et exaltant — à l’image d’un orchestre symphonique improvisant sur un épisode de Tom et Jerry — parce qu’il est authentique.

J’irais même jusqu’à dire qu’une démarche similaire est adoptée par les marques les plus jeunes. Il suffit d’observer des horlogers remarquables comme Hervé Schlüchter, Julien Tixier ou L’Atelier Bernard, pour n’en citer que quelques-uns. Dans leur quête de précision, ils poussent leur savoir jusqu’à ses ultimes retranchements. Qu’il s’agisse de traduire une histoire familiale personnelle en une horlogerie conceptuelle cohérente, de re-carburer de l’acier ancien afin de fabriquer à la main les meilleures roues possibles, ou encore d’appliquer des techniques issues de l’armurerie pour créer de nouveaux types de décorations horlogères, ils ne sont pas prisonniers de l’histoire — ils en sont renforcés. Ils refusent la facilité et n’ont pas peur de briser les règles. Pour paraphraser les propos qu’un PDG m’a confiés lors d’un entretien récent : notre héritage doit être notre boussole, jamais notre ancre.