Revolution #6 - Décembre 2009Jack Forster
Le boîtier de montre a évolué pour devenir un support à la créativité horlogère. A ce titre, il ne cesse d'exprimer, par la diversité de ses apparences, la constante fascination de l'humanité pour la vie intérieure des garde-temps mécaniques.
Si les avancées techniques dans les matériaux des boîtiers ont atteint des dimensions réellement stupéfiantes au cours des 100 dernières années, elles sont presque entièrement restées dans l'ombre projetée par les achèvements dans le domaine du design. Même si une brève période de passionnantes découvertes esthétiques a fleuri au cours des années 1920, au moment où les garde-temps portés au poignet enregistraient leurs premiers succès publics après avoir démontré leur utilité dans les tranchées et le ciel de la première guerre mondiale, la réalisation d'un boîtier répondait à des règles aussi strictes que celles qui président à l'écriture d'un sonnet. Pendant presque toute l'histoire de la montre-bracelet, vous pouviez certes dire ce que vous vouliez, mais vous étiez tenu de le faire en observant des contraintes formelles.
Aujourd'hui, les designers d'avant-garde ne sont plus soumis au diktat aussi intangible qu'invisible selon lequel la fonctionnalité d'une montre prévaut systématiquement sur la fantaisie de l'artiste. Qu'il s'agisse de la forme, du matériel ou de l'interactivité avec l'utilisateur, le boîtier de montre est désormais autant un support pour l'imagination qu'une armure pour le mécanisme oscillant qu'il protège. Les montres que nous vous présentons vous sembleront peut-être, au premier abord, orientées vers une recherche esthétique purement formelle, mais chacune d'entre elles répond à un principe fondamental d'une portée incommensurablement plus élevée : le boîtier de la montre est en effet l'illustration externe de notre fascination pour la vie intérieure de l'horlogerie mécanique. Révolution présente dix montres qui, dans leur ensemble, incarnent certaines des plus étonnantes expressions d'un courant qui tend à considérer le boîtier de montre comme une forme d'art à part entière.

Aero Bang Tungstène de Hublot en édition limité © Revolution
Hublot, le “maître de la fusion”, associe des lignes fortes et claires à des juxtapositions inattendues de matériaux - or rouge, caoutchouc, céramique, acier, tungstène, etc. - qui s'intègrent à la forme puissante, presque brute, du boîtier lui-même. Dès le premier regard, l'Aero Bang Tungstène en édition limitée dégage une impression de globalité et de simplicité. Cependant, l'unité sculpturale du boîtier Big Bang (qui a connu une évolution constante jusqu'à sa configuration actuelle depuis de nombreuses années : contrairement à la conviction proclamée par certains, il ne s'agit pas d'un nouveau design ou d'une récente variation à partir d'une ancienne réalisation) est la conséquence logique d'une structure en plusieurs parties qui ouvre la voie à l'utilisation de combinaisons inattendues - un mode d'expression qui est devenu un signe emblématique du design de Hublot.
L'Aero Bang Tungstène en édition limitée est l'une des créations les plus transgressives des nouveaux modèles Hublot. A partir du langage esthétique fondamental de la Big Bang, l'Aero Bang Tungstène arbore un boîtier et une lunette dans ce métal particulièrement dur. Cette partition pour un seul matériau est soulignée par de rares contrepoints :le bracelet en caoutchouc, le cadran noir, les inserts latéraux en résine pris en sandwich entre la carrure et la lunette en tungstène, maintenus par des vis verticales. Cette création est simultanément un éloge à la pureté - la séduction primale du tungstène exerce une fascination irrésistible - et un hommage subtilement rendu à la coexistence d'éléments inattendus qui ont fait de la Big Bang de Hublot l'une des montres à l'identité la plus affirmée de l'horlogerie moderne.

Opus 9 de Harry Winston © Revolution
Harry Winston Rare Timepieces a hissé sa série Opus au rang d'un ensemble de créations dont chaque nouveau garde-temps est attendu avec une impatience grandissante. Cette année, la ligne Opus présente une réalisation qui atteste d'une passionnante réflexion sur l'art de concevoir un boîtier comme un composant sculptural de la montre. Dans ce domaine, les meilleurs exemples sont représentés par des constructions qui illustrent une continuité, à la fois physique et conceptuelle, avec le mouvement - où l'expression extérieure s'accorde harmonieusement à l'inspiration mécanique intérieure. L'Opus 9 repousse les exigences dans la construction de boîtier plus loin qu'aucun autre garde-temps de la série ne l'a fait à ce jour, avec ses doubles affichages insérés dans deux tubes de verre aplanis, reliés par un pont central qui compose également les points d'attache pour le bracelet. D'une parfaite élégance tant mécanique qu'esthétique, cette solution révèle la beauté de la montre et assure un prolongement direct avec le mécanisme innovant de l'affichage de l'heure. Comme tous les designs destinés à écrire l'histoire, l'invention de ce garde-temps semble avoir simplement répondu à l'appel d'une impérieuse nécessité.

Ur103 édition spéciale d'UrWerK © Revolution
Si le principe selon lequel la forme doit suivre la fonction est le critère qui présidera au jugement dernier de tous les designs, peu de constructeurs possèdent davantage de chances de disposer d'une place au paradis des horlogers que l'atelier UrWerK. La sobre fonctionnalité des boîtiers des modèles Ur101, Ur103, Ur202 et Ur-CC1 repose sur une représentation de l'heure révolutionnaire, mais presque déjà devenue archaïque.
Fondamentalement, UrWerK crée des montres à heures mobiles – une complication connue et réalisée depuis des siècles. Cependant, avec les variations développées par les fertiles imaginations de Félix Baumgartner et de Martin Frei sur ce thème de base, les montres UrWerK semblent aussi contemporaines que la mission sur mars prévue pour la prochaine décennie. Alors que l'interaction entre une force presque primitive et une sophistication technique d'une suprême élégance incarne l'essence même de leur philosophie, il n'existe peut-être de montres dans leur collection actuelle qui n'affirment ce principe avec autant de vigueur que les modèles de la série édition spéciale réalisés en collaboration avec le maître-graveur Jean-Vincent Huguenin, renommé notamment pour ses créations d'automates érotiques d'un raffinement hors pair et d'un goût exquis. Les gravures de Jean-Vincent Huguenin s'inspirent des motifs fondamentaux d'anciennes civilisations pour accomplir une fusion entre ces éléments anachroniques et la modernité de l'Ur103 de UrWerK - son support d'expression privilégié - et donner ainsi naissance à des créations horlogères dont la portée connotative semble remonter au passé préhistorique de l'humanité tout en s'étendant vers un avenir que nous peinons encore à imaginer.

La Ti-Bridge de Corum © Revolution
La golden Bridge de Corum incarne le triomphe de l'espace négatif sur la tendance presque irrésistible à créer un impact visuel de la manière la plus évidente et la plus immédiate qui se présente d'elle-même, par la présence d'une masse pure et le déni presque pathologique de l'importance des volumes vides dans tout travail de composition. Le mécanisme horloger de la golden Bridge est un mouvement réduit à une linéarité élémentaire afin que sa lecture se transforme en un simple geste dont l'accomplissement final réside dans l'oscillation du balancier lui-même.
Corum possède une longue et intelligente relation avec le mouvement golden Bridge, créé originellement par Vincent Calabrese et proposé pour la première fois à Corum en 1980. Depuis lors, la marque lui a toujours accordé l'espace dont il a besoin pour exprimer réellement sa séduction minimaliste. Toutefois, en 2009, sur la montre T-Bridge, le mouvement Golden Bridge est désormais le point final d'un poème visuel d'énergie concentrée. La fabrication du mouvement en titane et son support par un assemblage constructiviste de poutrelles en forme de V a peut-être retiré de la transparence à l'ensemble mais elle offre une vision plus primitive et plus puissante encore de l'architecture du mouvement Golden Bridge – aucunement minimaliste, sinon essentialiste : la domination brute du temps par un ensemble de rouages et de ressorts tendus à l'extrême.

Microtor Cabriolet D'Universal Genève © Revolution
Le boîtier d'une montre est assurément destiné à devenir objet d'admiration et source presque infinie d'appréciation passive, mais il arrive parfois que les doigts souhaitent toucher ce que les yeux perçoivent et, plus encore, le manipuler. Le “boîtier interactif”- un boîtier qui peut changer de configuration selon la volonté de son propriétaire - propose une expérience unique à la personne qui porte la montre et représente une forme d'art particulièrement exclusive, dont l'un des rares adeptes connus est Universal Genève. Renommée historiquement pour ses montres Polerouter animées par des mouvements à microrotor, la marque produit à nouveau son célèbre calibre automatique qui incarnait à la fois la colonne vertébrale et la fierté du constructeur pendant ses heures de gloire au siècle dernier.
La Microtor Cabriolet présente l'un des boîtiers les plus étonnants dans lesquels ce mouvement a été inséré. Le boîtier réversible est relâché par un complexe verrou à ressort situé sur le bas de la montre qui se relève de 90 degrés avant de pivoter sur deux cliquets à billes de sorte que lorsqu'il est remis en position, le boîtier reprend sa place dans un parfait alignement. En outre, la face habituellement cachée du brancard peut être décorée par une gravure au choix de son propriétaire afin de permettre ainsi à l'interactivité du boîtier de garantir le plus délicieux des plaisirs offerts par l'horlogerie : la possession et le dévoilement d'un secret, selon son bon plaisir.

Horological machine No3 de MB & F © Revolution
L'atelier d'horlogerie créé par Maximilian Büsser ne se voue pas uniquement à considérer le boîtier commeune forme d'art, mais étend cette approche à la montre dans son ensemble - la boîte devient ainsi partie d'une continuité esthétique sans précédent, qui intègre des complications originales et leur confère les formes parfaitement abouties qui leur sont indispensables pour communiquer la vision et l'inspiration qui ont présidé à leur genèse. Si chaque Horological Machine a remis en cause et étendu la tradition horlogère aux dernières limites qu'une montre pouvait atteindre, la HM3 s'écarte radicalement de la convention bidimensionnelle qui a retenu d'un poing de fer l'imagination des créateurs tout au long ou presque de l'histoire de l'horlogerie. Alors que les HM1 et HM2 ont éveillé notre sensibilité sur la nature même du temps dans lequel s'insèrent nos existences, la HM3 incarne une rupture définitive avec les codes établis du design horloger. Depuis l'inversion du mouvement pour faire figurer le rotor sur la face de la montre, où ses oscillations donnent immédiatement à comprendre le passage de la force cinétique à une énergie potentielle et vice-versa jusqu'aux “cônes temporels” qui élèvent la consultation de l'heure à un plaisir presque tactile, avec une richesse kinesthésique qu'aucune autre montre ne peut arborer, la Hm3 incarne la remise en cause fondamentale de la signification recelée par le port d'une montre au poignet. Plus que tout autre garde-temps à n'avoir jamais vu le jour, cette création révolutionnaire révèle comment le mode choisi pour consulter l'heure peut servir à redéfinir notre conception même du temps.

La Reverso de Jaeger-lecoultre © Revolution
La reverso de Jaeger-LeCoultre n'est aucunement une nouvelle-venue. Elle a vu le jour en 1931 et le design de son boîtier était conçu à l'origine pour protéger le verre fragile et le cadran pendant la pratique d'activités sportives. Selon la légende, elle aurait été inventée pour être utilisée pendant les matchs de polo, à la demande d'officiers britanniques stationnés en Inde. Il est amusant de constater que cette montre possède une origine sportive car, dès son plus jeune âge, elle ne s'est pas uniquement métamorphosée en icône de l'Art déco, mais elle est devenue un support pour certains des talents les plus créatifs de l'horlogerie contemporaine. L'espace disponible sur le fond du boîtier, le visage de la montre entouré d'un cadre au discret raffinement et le délicieux plaisir tactile offert par sa manipulation ont inspiré, au fil des années, les graveurs, les émailleurs et les designers en horlogerie qui ont créé un univers de somptueux garde-temps, désormais suffisamment nombreux pour constituer un musée à sa gloire.
Le boîtier de la Gefica Biretro de Gérald Genta ne semble pas au premier abord repousser le design du boîtier à des extrêmes, un examen plus détaillé permet à l'observateur de déceler un phénomène qui sort véritablement de l'ordinaire : son boîtier est réalisé en bronze, l'une des plus anciennes créations de l'humanité. La découverte de cet alliage a représenté l'un des premiers pas accomplis par l'humanité dans le royaume de la technique et, des navires sophistiqués de la dynastie Shang aux “impitoyables épées de bronze” décrites par Homère, cet alliage de métaux a montré qu'il était aussi dur que de nombreux aciers – une constatation qui n'est souvent pas appréciée à sa juste valeur – plus résistant à la corrosion que certains aciers dits inoxydables (une propriété qui explique son utilisation pour la construction d'hélices de bateaux et d'équipements de marine). Comme tout objet en bronze, le boîtier de la Gefica Biretro acquerra avec les années une douce patine, qui manifestera de manière vivante le passage du temps et complétera d'une dimension tangible sa représentation sur le cadran de la montre.

Chronographe Royal Oak Offshore en carbone forgé d'Audemars Piguet © Revolution
Il est probable qu'Audemars Piguet a augmenté le répertoire des matériaux utilisés pour la confection des boîtiers plus que toute autre manufacture horlogère. Le carbone forgé, une matière utilisée pour la première fois en 2006 dans l'édition limitée du chronographe de régate Royal Oak Offshore Alinghi Team, ne doit pas être confondu avec les fibres de carbone qui permettent de composer de splendides structures à la fois légères et rigides. Le matériau est obtenu par le laminage de feuilles de carbone avec une résine époxy. Même si les fibres de carbone se sont largement répandues à travers le design horloger au cours des dernières années, leur utilisation s'est généralement limitée à des fins ornementales sur le cadran et le boîtier. Il restait donc à conférer au carbone le rôle d'un élément structurel constitutif.
A proprement parler, le carbone forgé commence au point où les fibres de carbone abandonnent la partie. Pour confectionner un boîtier dans ce matériau novateur, il convient de placer des fibres dans un moule de haute précision où elles sont soumises à une chaleur intense et à une pression énorme qui provoquent une mutation dans la structure fondamentale du carbone et créent de nouveaux liens moléculaires pour donner naissance à une sorte d'hybride entre les feuillets de graphite qui composent la fibre de carbone et la structure tétraédrique du diamant. D'une robustesse hors pair, le matériau obtenu présente également des propriétés esthétiques exceptionnelles avec une surface d'un noir profond où l'oeil finit par déceler la légère suggestion d'un reflet iridescent, comme si le feu du diamant - la matière à laquelle le carbone forgé ressemble le plus - s'apprêtait à en jaillir spontanément.

Quai de l'ile de Vacheron Constantin © Revolution
La Quai de l'ile de Vacheron Constantin transpose en pratique collective l'art de concevoir un boîtier. En règle générale, l'acquisition d'une montre est un exercice qui consiste à sélectionner un produit fini. Et même si la variété est plus large aujourd'hui que ce ne fut jamais le cas, les options de personnalisation se limitent, dans la plupart des cas, à la gravure d'une initiale ou à un changement dans la couleur du bracelet. La montre Quai de l'ile, cependant, permet à l'amateur d'horlogerie de prendre part au processus de création. En effet, il n'existe pas, à proprement parler, de boîtier Quai de l'ile, mais uniquement les composants qui permettent de le réaliser.
Le client peut ainsi choisir entre trois métaux, deux finitions de mouvement et deux cadrans, dont les diverses associations permettent plus de 400 combinaisons. La maison Vacheron Constantin est la seule à offrir ce degré de personnalisation et d'individualité car, qu'elles soient ou non de haute horlogerie, les marques dans leur grande majorité ne souhaitent pas ou ne sont pas en mesure de répondre à ce désir de doter un garde-temps d'une aura d'exclusivité, l'attribut le plus insaisissable et le plus convoité du luxe. A contre-courant d'une uniformisation croissante, Vacheron Constantin a démontré avec la Quai de l'ile l'étendue de ses compétences techniques et son engagement indéfectible au plus haut niveau d'innovation et de tradition horlogère, qui a servi de principe directeur à cette vénérable manufacture tout au long de ses deux siècles et demi d'existence.