Mathilde Binetruy

Philippe Dufour © Sully Balmassière
Dans son atelier situé au coeur d'un petit village suisse – Le Solliat – il cultive l'art de la controverse et l'image d'Epinal. Créée en 2000, Simplicity, la pièce la plus pure de sa collection demeure une oeuvre majeure. La liste d'attente court jusqu'en 2011.
Chaque jour, il fait l'école buissonnière. Son arrière boutique tient dans les locaux désaffectés d'une classe enfantine où tout rappelle qu'avant Mark Schmid, son collaborateur, d'autres ont été à son école. Les porte-manteaux sont à hauteur puérile, la lumière nourrit l'éveil et l'odeur de soufre évoque que de plus jeunes ont auparavant joué aux apprentis-chimistes. Professeur par procuration, Philippe Dufour porte un costume de savant-fou dans la vraie vie. A quelques encablures du village du Sentier, dans son atelier du Solliat, il signe des pièces horlogères parmi les plus prestigieuses, les plus rares. Au contraire de ses voisins, mastodontes à la production annuelle de 50 000 pièces en moyenne, son millésime 2008 tient dans un dé à coudre : 15 à 20 exemplaires. Toutes sont des Simplicity, une montre ode à l'épure créée en 2000 et réalisée à 200 exemplaires. Si tout se passe comme prévu, l'ensemble des commandes devrait être livrée fin 2011. Pour le client, l'attente fait partie intégrante du charme. Le maître regorge de ces sursis sur fond de non-crise horlogère. “ Un client de Gibraltar a attendu pendant presque 4 ans sa montre, raconte-t-il. Il avait pris sa commande à la foire de Bâle et payé 1/3 d'acompte. Puis, plus rien. Pendant deux ans, nous n'avons échangé que deux mails et un jour il a atterri à Genève, a montré un point sur la carte et est venu chercher son garde-temps en personne. Il avait eu au moins autant de plaisir à l'espérer qu'à l'acquérir. ”

Plus de la moitié de sa clientèle réside au pays du Soleil Levant. “ Sur une production de 200 Simplicity, 105 ont été vendues au Japon, confirme Dufour. C'est très important pour eux de se dire que dans la Vallée de Joux, perdu dans les neiges, il y a un p'tit gars qui réalise leur montre. ”
L'image lui est fidèle. Il a un côté Lucky Luke qui colle au corps, au vécu, au fond de commerce. Combier de naissance, il aurait dû embraser la carrière locale : “ Naître sous un sapin et chanter à la chorale. ” Mais l'homme aime gripper les rouages. Ses études à l'Ecole Technique du Sentier achevées en 1967, il oeuvre chez Jaeger-LeCoultre jusqu'en 1972. Pendant 4 ans, il sillonne l'Europe de Paris à Francfort en passant par l'Angleterre, préposé aux services après-vente de la marque. Une expérience qui, si besoin était, achève de le convaincre du bien fondé d'envisager son avenir dans une valise. De retour dans la Vallée de Joux en 1972, il considère définitivement la sédentarité comme un parti pris et confirme son intention de ne pas y souscrire. La prochaine étape de son périple sera les Iles Vierges, où la General Watch de Bienne recherche des horlogers pour le SA V. Paradoxalement, la carte postale a des vertus anxiogènes. Deux ans plus tard, Dufour entre en cure de désintoxication migratoire et revient sur ses terres nourricières. Le sevrage se concrétise au contact “ des brouillards qui se traînent ” et à la dégustation “ de bonnes fondues. ” De 1974 à 1978, il poursuit son expérience professionnelle chez Roth et Genta et Audemars Piguet. Puis, rechute.
Ne parvenant pas à trouver son Graal, il opte en 1978 pour l'indépendance. Les débuts sont poussifs, voire laborieux mais il s'obstine. Son premier client est la maison fondatrice d'Antiquorum qui lui confie la restauration de 40 garde-temps. L'exercice lui redonne le goût à l'horlogerie pure. En 1996, il réalise ensuite 5 montres de poche à Grande Sonnerie signées Audemars Piguet. Leurs pendants en montres-bracelets seront ses premières réalisations en nom propre en 1992. Suivra la montre Duality en 1996, dotée d'un double régulateur. Ses deux oeuvres majeures lui offriront une assise professionnelle, gage de succès. “ Il fallait que je réalise des pièces prestigieuses avant de prétendre à quelque chose de plus classique, explique-t-il. ”
A l'époque, sa clientèle lui réclame une montre épurée. Ce sera la naissance de la Simplicity, dotée des fonctions heures, minutes et petite seconde. Depuis 2000, Dufour se consacre totalement à l'avènement des 200 exemplaires de la pièce, tous cédés. A raison d'une unité par mois, les dernières seront livrées en 2011.
Ceux qui connaissent le personnage devinent que dans l'ombre de Simplicity dansent déjà brucelles et engrenages. Le doute s'évanouit dans les entrailles du coffre-fort. Là où le regard se perd en conjectures, trône un calibre qui sous-entend que l'homme n'a pas tiré toutes ses cartouches !
