Fêtes de famille

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Aucune famille n'échappe à cette règle du repas de famille. Même si d'apparence tout semble bien se passer, jamais tout ne sera dit. Pourquoi la famille horlogère y échapperait-elle?

WORLDTEMPUS – 2 décembre 2010

Pierre Maillard   « Au delà des mots »

Chronique



C'est un des ressorts dramatiques, ou comiques c'est la même chose, le plus ancien depuis que les humains ont pris l'habitude de s'asseoir en cercle pour partager le butin et le gibier. La fête de famille. Autrefois ça se finissait à coups de tibias de mammouths sur la tête, aujourd'hui c'est plus policé. Quoique!

Depuis l'aube des temps, une fête de famille ça se finit mal, en général. Et pourtant, sans cesse on remet le couvert.
Généralement, il suffit d'une étincelle pour que le miroir se brise, un mot de trop, un sourire en coin ou un flirt un peu trop prolongé avec une belle-soeur, quelque part vers la cuisine, en allant y déposer les assiettes sales.

Au départ, chacun cherche à faire bonne figure, à donner le change. Mais on se connaît si bien qu'à la seule vue d'une mèche qui tombe, d'un souffle qui s'échappe, d'un geste un peu brusque, on a compris que ça se finira mal, en général. Et pourtant, on y va chaque fois de bon coeur.

Aucune famille n'échappe à cette règle du repas de famille. Même si d'apparence tout semble bien se passer, jamais tout ne sera dit.
Pourquoi la famille horlogère échapperait-elle à la règle?

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Comme toute famille, la famille horlogère a ses figures et, comme dans toutes les familles, les figures les plus présentes sont souvent les figures absentes. Celles-ci se divisent en deux sous-catégories d'absents: les morts et les vivants.

A la table familiale, les absents morts occupent généralement la place d'honneur. Ils sont le point focal de la discussion, on leur trouve de la vertu, ils nous inspirent, on les moque parfois un peu mais point trop, ou alors on se tait car ils méritent respect du simple fait de nous avoir précédés. Et parmi les absents, les morts ont l'avantage de ne plus pouvoir vous observer. Tandis que les absents vivants, eux, se croient malins, jouent aux transparents et aux indifférents mais sont là, bien présents, à l'affut, prêts à surgir peut-être et à interrompre la pièce. A casser l'ambiance.

Car c'est bien une pièce de théâtre qui se joue sur les tréteaux de la table familiale. Chaque convive y a un rôle précis, ritualisé, codifié. Gare à lui s'il en déroge! Tant que le cercle reste bouclé sur lui-même, que tout le monde joue son rôle avec application mais sans trop donner l'impression de se forcer, que rien ne vient perturber le bon huilage de la mécanique, chacun s'en accommode, même au risque d'un léger ennui - lui aussi rituel. Mais qu'un seul se lève, rote ou éructe, déclare soudainement sa flamme ou verse un peu de venin, et tout bascule dans le chaos. Mettez par-dessus l'arrivée impromptue d'un absent, et vous aurez les ingrédients d'une farce ou d'un drame. A choix.

On y pensait en regardant la grande fête familiale de l'horlogerie qui se déroulait l'autre jour à Genève. Parmi les absents morts, il y avait de grandes figures mais leur ombre ne pesa que légèrement sur les épaules des convives et on ne s'y attarda point trop. Les absents vivants furent par contre longuement évoqués, dans les coulisses et dans les travées. Pour certains, ils avaient tout simplement tort de faire les fiers, de bouder avec arrogance: qu'on les laisse s'ennuyer dans leurs propriétés! Mais d'autres leur rappelaient aussitôt qu'on est toujours l'absent de quelqu'un. Et que c'est quand on n'est plus absent pour personne que tout est fini. Y aurait-il donc une stratégie de l'absence au repas familial? Tout le monde sait bien que la meilleure façon de se faire désirer est d'être absent!
Pur théâtre donc que ce lieu où les présents ne parlent que des absents tandis que les absent, cachés dans les coulisses, regardent fascinés le ballet des présents.

A l'heure des cadeaux, non pas déposés sous le sapin mais sous le plumage d'oiseaux exotiques, à l'heure des toasts, des bises et des merci, la famille soudain semble ne faire plus qu'une. Elle se mire, se regarde, s'applaudit, délaisse un instant les absents de tout poil, et s'oublie elle-même avant d'aller se finir au champagne.

Et puis il faut rentrer à la maison. On est un peu grisé, un peu brouillé. Et on se dit: et si l'année prochaine c'était moi qui faisait faux bon! Au moins il parleraient un peu de moi, non? Mais il n'est plus l'heure de prendre des résolutions et on s'endort en espérant qu'on n'en rêvera pas, de la famille. Jusqu'au prochain repas de famille.

Joyeuses Fêtes.