Le Temps de Baudelaire et celui de Dali sont opposés. Contradictions inévitables entre un poète de l'écrit et un poète de l'image?
Non. Un certain Einstein s'est glissé entre les deux!

A chaque fois, c'est le choc! Le voyeur qui s'approche du tableau de Dali La Persistance de la mémoire est frappé par la modeste taille à 24 centimètres sur 31 à de cette oeuvre qui met en scène les célébrissimes montres molles. L'image de ces toquantes dégoulinantes a été tellement diffusée par des posters aux dimensions imposantes que l'original prend dans la mémoire collective des allures de fresque.
Ces montres molles constituent donc de véritables bombes à retardement. Aujourd'hui encore, elles déstabilisent par cette remise en question de la rigidité du temps, cette bouée de secours pour nos sens dont on sait aujourd'hui à quel point elle relève de l'illusion. En comparant ce tableau de Salvador Dali avec le poème «L'Horloge» de Baudelaire, on remarquera aussitôt la contradiction entre ces deux visions. Elle surgit dès la première strophe: Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible / Dont le doigt nous menace et nous dit «Souviens-toi!» / Les vibrantes douleurs dans ton coeur plein d'effroi / Se planteront bientôt comme dans une cible.
La divine surprise du camembert coulant!
On serait bien en peine de planter quoi que ce soit dans les montres daliennes, sinon une petite cuillère comme l'on ferait avec un fromage si coulant qu'il est prêt à courir le Prix d'Amérique! D'ailleurs, c'est bien un camembert particulièrement fait qui a inspiré à Dali cette mollesse horlogère. Il s'en explique dans plusieurs textes. En résumé, le mari de Gala travaillait en 1931 à une oeuvre qui n'arrivait pas à se conclure. Elle évoquait un paysage près de Port-Lligat, en Catalogne, où le couple venait d'acquérir la maison qui deviendra le point fixe de leur vie tourmentée. Cet accouchement laborieux provoqua chez Salvador Dali une vive migraine lorsque la vision du camembert crémeux qu'il venait de manger avec des amis s'est imposée à son esprit, comme par l'enchantement d'une vision mystique. Et le rustique fromage devint le divin modèle des montres molles.
Ce calendos surmené, qui a servi d'aliment au délire créatif du peintre, a suscité de sa part ce vibrant hommage: «Mes montres molles ne sont que le camembert paranoïaque-critique tendre, extravagant, solitaire, du temps et de l'espace».
L'horloge de Dali est ludique. Celle de Baudelaire est judiciaire: Souviens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi / Le jour décroît; la nuit augmente, «souviens-toi!» / Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
Le poème et le tableau évoquent tout de même un élément commun: la persistance de la mémoire. C'est le titre de l'oeuvre dalienne. C'est le leitmotiv du poème qui interpelle le lecteur avec la régularité d'un balancier: souviens-toi!
Chez Baudelaire, le Temps est un juge immuable, inflexible, incorruptible, inhumainement égal à lui-même. Avec Dali, le temps a perdu sa majuscule. Il ne s'écoule pas, il coule, prend les formes les plus incongrues, varie au gré des fantaisies; il n'est jamais là où l'on croit qu'il se trouve.
Cette opposition radicale relève-t-elle de l'inévitable conflit entre un poète de l'écrit et un poète de l'image? Pas forcément. C'est qu'entre Baudelaire et Dali, un troisième homme s'est glissé: Einstein qui a mis en évidence la relativité du temps. Après ses découvertes et celles des chercheurs de la physique quantique, le temps a perdu sa stature de magistrat pour revêtir la forme, encore plus inquiétante, d'un lutin transformiste et instable.
Désormais, seule la mémoire persiste. Par son caractère résolument subjectif, elle transcende le cadre faussement objectif de l'espace temps.
Christine Zwingmann et Jean-Noël Cuénod