Du carbone au titane

12 minutes read
Le titane, l'alacrite ou encore le carbone ont rejoint le panthéon du luxe.

L'or ou le platine n'ont plus l'exclusivité du prestige. En horlogerie, le titane, l'alacrite ou encore le carbone ont rejoint le panthéon du luxe. De l'aérospatiale au nucléaire, les montres concentrent le nec plus ultra de la technologie actuelle.

Audemars Piguet maîtrise désormais le carbone forgé, Richard Mille l'alusic. Les montres de prestige en matières dites «non nobles» pullulent. Il a d'abord fallu oser le sacrilège: remettre en question le monopole des métaux précieux sur les montres de luxe. Audemars Piguet s'y attelle en 1972 avec son premier modèle Royal Oak. Montre-bracelet en acier inoxydable, elle est vendue au prix d'une montre de luxe: 3650 francs. «On nous a pris pour des fous, de grands rêveurs», raconte Nathalie Crausaz, attachée de presse chez Audemars Piguet. Mais le scandale s'estompe rapidement au vu du succès phénoménal que remporte le modèle. «Nous avions transposé les valeurs du luxe dans la finesse de l'exécution, la qualité du mouvement», poursuit Nathalie Crausaz. Le second coup de boutoir dans les dogmes vient de Hublot en 1980. Des bracelets en caoutchouc sont montés sur des boîtiers en or, du jamais-vu. Encore une fois les puristes brandissent le spectre de l'hérésie. Rien n'y fait, et Hublotconnaît aujourd'hui le succès que l'on sait. La marque s'apprête à franchir une nouvelle étape en présentant le Hublonium, son propre alliage.

De plus en plus de laboratoires techniques travaillent à la découverte et à l'utilisation de nouvelles matières applicables, soit à l'habillage de la montre, soit au mouvement. Approche esthétique ou technique, dans les deux cas un ardent besoin de nouveauté traverse le milieu horloger. Les fabricants du temps ont effet compris qu'ils tenaient à portée de main un nouveau, et très prometteur, champ de marketing; donc une façon inédite de se distinguer et de s'affirmer. Aux formes et à la mécanique s'ajoute ainsi l'univers de ce qui constitue la montre. D'ailleurs, la famille des matières novatrices s'est agrandie. Elle inclut désormais le tantale – totalement inoxydable –, le titane et le carbone – légers et extrêmement résistants –, la céramique – inrayable et éternelle – ou encore l'alusic – ultraléger – pour n'en citer que quelques-uns.

Dernière exclusivité: le carbone forgé

Audemars Piguet est le dernier en date à avoir innové dans ce domaine. Plutôt que de créer un matériau, l'entreprise a adapté une méthode de forge du carbone employée dans l'aéronautique. Premier modèle à bénéficier de ce nouveau savoir-faire: la Royal Oak Offshore Alinghi Team. Encore inexploité en horlogerie, le carbone forgé se distingue par sa résistance et sa légèreté. S'appuyant sur son savoir-faire dans l'usinage, la manufacture a réussi à fabriquer des boîtes répondant aux standards du haut de gamme – aspect satiné, touché doux. Pour forger ces carrures, un amas de fil de carbone est disposé dans une matrice qui subit ensuite une pression de 300 kg/cm2, et ce à haute température. «Nous voulions inventer une nouvelle façon d'alléger une montre, raconte Georges-Henri Meylan, CEO d'Audemars Piguet. Le carbone forgé répondait à cette attente, restait à maîtriser les contraintes techniques. »

Fortius Zenithium

En même temps qu'elle présentait ses deux nouvelles collections Defy en 2006, la manufacture Zenith dévoilait son propre alliage, le Zenithium. La tendance est encore discrète, mais de plus en plus de marques planchent sur une matière qui leur soit propre. Zenith fait donc office de pionnier avec ce mélange composé de titane, de nobium et d'aluminium conçu spécialement pour les mouvements des Defy. «Le nobium augmente la résistance aux chocs, explique Raphaël Bertschy, directeur du développement des produits à la manufacture. Nous avons développé cet alliage pour être novateurs et ne pas travailler uniquement sur l'habillage. Sa résistance et sa légèreté pourraient à terme servir à construire des mouvements pratiquement incassables. »

Invincible céramique

IWC a adopté la céramique pour sa dureté extrême et parce qu'elle offrait une garantie: une masse qui n'a pas besoin d'être peinte ou plaquée et d'une couleur uniforme. En 1986, la marque crée son premier modèle – le calendrier perpétuel Da Vinci – équipé d'une carrure en oxyde de zircodium, le nom technique de cette céramique fabriquée sous haute pression. «Chaque pièce est taillée dans la masse, commente Kilian Eisenegger, responsable technique chez IWC. Le procédé, très coûteux, dure plusieurs heures. La technologie employée ainsi que le temps investi rendent ces boîtes aussi onéreuses que leurs homologues en métal précieux. » Cette matière évite également qu'en cas de polissage la couleur de la boîte ne varie.

Apesanteur terrestre

La montre la plus légère du monde pèse moins de 30 grammes, boîtier et mouvement compris. L'exploit a été réalisé par Richard Mille, qui a fait appel pour la première fois de l'histoire horlogère à de l'alusic, un matériau composite à base d'aluminium et de molécules de carbure de silicium. Vingt-cinq pièces du modèle RM 09 doté d'une carrure en alusic sont sorties des ateliers et il n'y en aura pas d'autres, édition limitée oblige. Richard Mille a voulu sciemment casser l'alliance tacite qui joint le poids d'une montre à sa valeur. «Cette pièce est un fruit de la passion, raconte l'horloger. Je me suis fixé l'objectif de réaliser une montre en alusic, je l'ai atteint. De plus j'ai prouvé que le poids peut être inversement proportionnel à la valeur. J'en suis fier, car j'ai créé un modèle unique qui ne jouit d'aucun artifice inutile. Le succès rencontré par la RM 09 démontre que j'ai fait le bon choix. » D'ailleurs, Richard Mille comprend mal les horlogers qui ne profitent pas des qualités des nouveaux matériaux: «Le titane, par exemple, est très résistant et léger. Malgré tout, certaines marques qui l'utilisent compensent la perte de poids pour maintenir une certaine masse. Quelque part, on trahit la matière. »

Daniel Roth et Gerald Genta– propriétés du groupe Bulgari– vont entamer une démarche dans le même sens en renonçant dès l'an prochain à l'utilisation de l'acier pour les bracelets et les boîtiers. Elles le remplaceront par un alliage – encore tenu secret – propre à chacune des sociétés, qui, avec le temps, fera partie intégrante de l'ADN de ces marques.

Le silicium, serviteur de la précision

Parfois, les nouvelles matières se confinent aux tréfonds du mouvement, pour y faire des miracles. L'emploi de silicium dans la fabrication des spiraux permet de réduire au maximum la lubrification mouvement. Présentés pour la première fois en 2006, les spiraux au silicium ont été développés conjointement par plusieurs marques. Patek Philippe s'est joint à Swatch Group, à Rolex et au CSEM de Neuchâtel pour développer un alliage de silicium oxydé, le silinvar. La manufacture a ensuite travaillé avec l'Institut de microtechnique de l'Université de Neuchâtel (IMT) pour mettre au point son Spiromax. Parallèlement, l'horloger indépendant De Bethune a présenté un ensemble balancier spiral thermocompensé entièrement en silicium.

 

Bilan / Louis Nardin / BIPH / www.bilan.ch

 

La quête effrénée de nouveaux matériaux

C'est une déferlante. Depuis le début du millénaire, l'horlogerie vit au rythme des nouveaux matériaux. Des marques comme Richard Mille, pionnier en la matière, Audemars Piguet, Breguet, Hublot, Patek Philippe, Ulysse Nardin ou Zenith ont donné un coup de pied dans la fourmilière du conservatisme pour se projeter vers des horizons futuristes. Avec, à la clé, un vrai succès commercial.

Il ne s'agit pas d'un effet de mode, mais d'une lame de fond appelée à s'étendre. Pour le patron de Hublot, Jean-Claude Biver, l'entrée dans un nouveau siècle et un nouveau millénaire a constitué un déclic. «Cela a mené l'horlogerie vers de nouveaux horizons, de nouveaux matériaux, de nouvelles technologies. Et la course ne fait que commencer.»

Cette tendance forte est favorisée par la bonne santé de la branche. «Il y a un merveilleux vent porteur, reconnaît Thierry Nataf, président et directeur artistique de Zenith. Cela nous pousse à avoir des idées. Dans le domaine des matériaux, il y a eu une forte accélération ces cinq dernières années. On a fait un saut vers le futur.» Hormis quelques exceptions, comme le Zenithium (trois fois plus dur que l'acier, cet alliage exclusif combine le titane, l'aluminium et le nobium), ils sont directement issus de l'industrie automobile, de l'aéronautique et même de la microélectronique.

Richard Mille incarne cette vague technologique jusqu'à la caricature. A la tête de sa propre société depuis 2001, le Français, ancien de la maison Mauboussin, a imaginé des platines de montre en carbone massif inspirées des freins de Formule 1. Présentée en 2005 et limitée à 25 exemplaires, la RM 009-Felipe Massa participe au même trend. La boîte est constituée d'alusic® (un alliage d'aluminium AS7G-silicium-carbone), un matériau utilisé dans la production des satellites ultralégers et le mouvement squelette à tourbillon est en aluminium lithium. Ce qui en fait la montre mécanique la plus légère du monde (29 grammes contre 100 à 150 grammes pour une montre identique dans des matériaux standards).

Avec des visées moins extrêmes, Hublot s'inscrit dans la même tendance. Présentée en 2006, la «Mag Bang» a marqué les esprits avec son boîtier en magnésium et son mouvement chronographe mécanique avec platine et ponts en titane. Poids total: 72 grammes. «Jusqu'ici, un poids élevé définissait implicitement qu'une montre était luxueuse, indique Jean-Claude Biver. Ce parti pris change avec la nouvelle génération d'acheteurs. Pour elle, un ordinateur ou un téléphone portable de pointe doit être léger. Le raisonnement est le même pour une montre.»

La quête de légèreté n'est pas la seule motivation qui pousse les manufactures horlogères à investir dans le développement de nouveaux matériaux. L'enjeu principal, reconnu de tous, est de trouver de nouveaux alliages et de nouvelles techniques permettant d'approcher le rêve de tous les horlogers: la montre éternelle, insensible aux outrages du temps.

Zenith, qui consacre 7% de son chiffre d'affaires à la recherche et au développement, approche ce fantasme avec les garde-temps de la collection Defy. L'utilisation du Zenithium pour les ponts des mouvements les rend quasi indestructibles, capables de résister à une pression de 100 atmosphères, soit 1000 m de profondeur. Une audace qui a un prix: un pont en Zenithium coûte plus de 1000 francs, contre 5 à 10 francs pour un pont standard en laiton.

Un autre défi agite le monde horloger depuis le début du millénaire: créer un mouvement ne nécessitant aucune lubrification pour augmenter sa durée de vie sans maintenance. Avec, comme allié, le silicium, matériau prometteur issu de la microélectronique. Après des essais internes, restés sans suite, de Rolex dans les années 1990, Ulysse Nardin a été le premier à faire le pas en 2001 avec la présentation de la Freak au Salon de Bâle. Célèbre pour son carrousel tourbillon indiquant l'heure par la rotation même de son mouvement, la montre de la manufacture locloise contenait une double roue d'échappement en silicium.

«L'idée a été développée pour nous par Ludwig Oechslin, le conservateur du Musée international de l'horlogerie de La Chaux-de-Fonds (MIH), souligne Pierre Gygax, directeur technique d'Ulysse Nardin. En utilisant le silicium, notre ambition était de maintenir notre caractère pionnier tout en défendant l'indépendance de la marque.»

En plus de sa faculté à se passer de lubrifiant, le silicium présente plusieurs avantages déterminants. Dur, amagnétique, résistant à la corrosion, il est aussi très léger. Sa faible densité permet à une roue en silicium d'être trois fois moins lourde qu'une roue semblable en acier. Cette qualité physique est d'une importance majeure pour la roue d'échappement. Plus la masse de la roue est faible, plus l'accélération est importante, ce qui permet d'obtenir une meilleure transmission de l'énergie au balancier. Enfin, gravé grâce à un procédé de photolithographie sélective, le silicium permet de réaliser des formes que l'usinage classique ne permet pas.

Dans le sillage d'Ulysse Nardin, plusieurs marques horlogères ont été séduites par les propriétés du silicium. En 2005, Patek Philippe a fait breveter la première roue d'ancre en silicium pour échappement à ancre suisse avec le concours du CSEM et de l'Institut de microtechnique de l'Université de Neuchâtel (IMT). L'an dernier, suite à des développements financés en partenariat avec le Swatch Group et Rolex, la manufacture genevoise a présenté le Spiromax®, un spiral révolutionnaire à base de silicium. Tout indique que cette soif de nouveauté n'est pas assouvie.

Nourris par d'importants investissements, ces développements n'ont jusqu'ici posé aucun problème en termes de fiabilité. Mais ils restent l'apanage de la haute horlogerie, avec des modèles le plus souvent diffusés en séries limitées. Les nouveaux matériaux sont-ils condamnés à rester un marché de niche réservé aux marques de luxe? «Non, le marché va se développer, prédit Jean-Claude Biver. A terme, le trend va toucher le moyen de gamme.»

La tendance ne devrait pas menacer la dictature de l'acier (plus d'une montre suisse sur deux vendue en 2006). «L'acier reste une matière merveilleuse, considère Thierry Nataf. Et puis il n'y a pas un acier, mais mille. C'est un vecteur de liberté, pas une dictature. Et son prix est abordable. Cela dit, il faut continuer à développer de nouveaux alliages. Ils prennent la force de leurs parents sans leurs défauts.»

L'utilisation de nouvelles matières n'est pas sans risque. Leur aspect peut déstabiliser – et faire fuir – les amateurs de l'horlogerie de tradition attachés aux valeurs sûres du luxe. «Il ne faut pas oublier ce paramètre, reconnaît Jean-Claude Biver. Chez Hublot, notre ambition est de fusionner la tradition et le futur en alliant l'or et la céramique, par exemple. Mais nous favorisons toujours l'esthétisme. C'est capital: la montre reste avant tout un objet d'émotion.»

L'émotion, justement. Quels sont les rêves des horlogers du XXIe siècle? Pierre Gygax imagine «une montre sans aucune lubrification, ce qui permettrait de faire le vide et de gagner énormément d'énergie, la perte principale du balancier étant le déplacement d'air». Un projet qu'il ne voit pas se réaliser demain. «On fait plus d'avance en publiant une telle idée qu'en la brevetant», rigole-t-il.

Jean-Claude Biver rêve quant à lui à un matériau transparent qui révolutionnerait le genre: «Ce ne serait ni du plastique ni du diamant synthétique, mais de l'acier aussi dur que du titane. On peut imaginer cela pour 2020. On y travaille…»

Les fantasmes de Thierry Nataf sont plus philosophiques: «J'aimerais qu'il soit de la matière la plus technologique qui soit, le temps. On ne sait pas de quoi il est fait. Est-ce une onde, quelque chose d'autre? Pour moi, c'est le rêve absolu. Le temps est l'image mobile de l'éternité immobile.»

Le Temps / Pierre-Emmanuel Buss / www.letemps.ch