Marco Cattaneo

Mais quel est le secret de ce Swatch group dont les résultats 2009 ont dépassé les attentes de tous les analystes, qui s'est offert le meilleur mois de décembre de son histoire, et qui entame en fanfare l'année 2010? Pour le percer, le plus simple reste évidemment d'écouter les explications d'un Nicolas Hayek qui a soufflé ses 82 bougies en février! En route donc pour Bienne, où l'homme nous accueille dans l'extraordinaire désordre de son bureau. On y trouve pêle-mêle une sculpture de Dalí, son titre de docteur en sciences économiques, des photos où on le voit à tout âge, côtoyant le gratin de la planète, des caricatures aussi, un bouddha translucide vert, un ours en peluche, un portrait de Napoléon à l'époque où il s'appelait encore Bonaparte, et qui est là parce que le petit Corse “a toujours porté des Breguet”.
“Ce n'est pas un bureau de chef d'entreprise, c'est un bureau d'artiste”, précise d'entrée Nicolas Hayek. “Si vous voulez un bureau de patron, j'en ai aussi un dans nos autres bâtiments.” Patron, il l'est pourtant jusqu'au bout des doigts: il sait tout de son entreprise, les gens, les chiffres (“nous avons 167 usines en Suisse”), jusqu'aux numéros de téléphone de ses collaborateurs qu'il appelle en cours d'entretien pour poser une question concise, donner une indication ou préparer un rendez-vous. Il travaille avec toute la rigueur de sa formation scientifique, de son expérience de consultant qui a réorganisé des entreprises en Europe ou aux Etats-Unis, et qui maîtrise les secrets de la production. Il ne se prend pourtant pas vraiment au sérieux: “Je n'oublie jamais que je suis une petite fourmi sur une toute petite planète, perdue dans l'univers. Quand on se souvient de cela, il est difficile de se croire très important!”
Marco Cattaneo: Pourquoi votre groupe a-t-il tellement mieux résisté à la crise que la plupart de ses concurrents?
Nicolas Hayek: Pour commencer, parce que nous sommes de vrais horlogers, nous contrôlons toute la production de nos pièces à l'intérieur même du groupe, et nous avons des marques extraordinaires. Ensuite, parce que nous avons pris des décisions que les experts jugeaient insensées. En premier lieu, celle de maintenir les emplois en période de crise. Nous n'avons pas licencié, et le message vis-à-vis du personnel était clair: vous n'êtes pas des marchandises, vous êtes nos partenaires. Ensuite, nous n'avons pas mis de pression sur nos revendeurs, mais au contraire compris leurs réticences à acheter. Enfin, nous n'avons pas cédé au catastrophisme ambiant, et n'avons pas cherché à liquider dans la panique des produits de qualité.
Vous avez présenté en janvier un nouveau spiral Breguet en silicium.
On dit parfois que je suis la réincarnation d'Abraham-Louis Breguet! Le fait est que cette marque s'est développée de façon spectaculaire: nous avons déposé 45 brevets en dix ans, davantage que Breguet au cours de toute son existence. Breguet a aujourd'hui la meilleure et la plus moderne des manufactures suisses, et ses carnets de commandes sont pleins. Nous produisons par exemple 4 à 5 double tourbillons par mois, et tout est déjà vendu. C'est une pièce que nous avons présentée il y a deux ans, et dont j'ai retardé d'un an la mise sur le marché car je voulais qu'elle soit absolument parfaite.
A l'autre extrémité du spectre, il y a le chronographe mécanique de Swatch, vendu moins de 400 francs.
Et avec un mouvement Nouvelle Lemania! En un an et demi, nous en vendons à peu près deux millions. Swatch est une marque qui se vend par millions, pas par centaines de milles. La nouvelle collection, Colour code, s'écoulera en 2010 à deux millions d'exemplaires.
Qu'attendez-vous de Baselworld dont le Swatch Group est un acteur décisif?
L'année a très bien démarré, et nos carnets de commandes se remplissent rapidement. Pour des marques comme Swatch, Tissot, Longines ou d'autres, il n'est pas indispensable d'être à Bâle. Seules quelques marques ont besoin d'une présence sur place pour vendre. Mais nous avons une responsabilité vis-à-vis de la branche, il est important que l'industrie horlogère suisse se présente dans son entier et sa diversité.
Pourrait-on, alors, vous voir exposer à Genève?
Non, car Genève, c'est surtout Richemont, et l'horlogerie suisse n'est pas faite que de montres de luxe: Swatch est aussi valable que Breguet! Je me souviens avoir offert, lors d'une occasion officielle, une montre sertie de diamants à la Reine d'Espagne. C'était il y a une quinzaine d'années, et je me rappelle encore de son air désolé: venant de moi, elle espérait une Swatch!
L'anecdote trouvera-t-elle place dans son autobiographie?
Impossible de le savoir, le manuscrit qu'il extrait de sa mallette doit bien faire 400 pages, mais il va lui demander encore quelques mois de travail. Le temps qu'il lui faudra pour corriger ces erreurs qui l'énervent manifestement, et dont sont parsemés les livres qu'on lui a déjà consacrés.
