L'Agefi - 30 mars 2010
Bastien Buss
Pour la énième fois, l'hypothèse, ou plutôt la spéculation, d'une cession du groupe de luxe italien Bulgari a refait surface. Après que le marché a évoqué l'an passé comme repreneur potentiel LVMH, c'est au tour de Swatch Group de revêtir apparemment les habits du repreneur plus que potentiel. Le premier fabricant mondial de montres a fait état, de manière très indirecte, de son intérêt pour le joaillier de luxe italien Bulgari, rapporte le magazine allemand Focus, citant un entretien avec le CEO du groupe. «Il est indéniable qu'il y a certaines grandes marques intéressantes, disposant d'un potentiel pour se développer», a déclaré Nick Hayek, ajoutant que Bulgari était «un exemple», selon l'édition de Focus. Il a toutefois souligné qu'il n'était pas dans l'intention de Swatch de se lancer dans des batailles de fusion-acquisition. «Ce n'est pas dans notre culture. Nous voulons développer des entreprises, pas les racheter», dit Nick Hayek.

Le groupe a de plus précisé hier ne pas être intéressé par le rachat de la société italienne, détenue à quelque 51% par la famille fondatrice. Les déclarations de Nick Hayek ne devaient pas être interprétées comme une ouverture pour une offre potentielle. «Il n'y a aucune négociation ni devant ni derrière les coulisses», a précisé le CEO à Reuters.
Selon nous, il ne faut d'ailleurs accorder aucune valeur ou espèce d'importance à ce souhait du marché, quand bien même l'action Bulgari a progressé hier jusqu'à plus de 5%. D'abord, parce que si le groupe était réellement en négociations avec l'autre partie, jamais elle ne le déclarerait publiquement. Ne serait-ce que pour ne pas doper le cours de la cible et ainsi rendre la transaction plus onéreuse. L'art et le succès d'une tractation quelle qu'elle soit réside dans sa discrétion. Ensuite, il pourrait même être reproché par la suite au CEO d'avoir fait de pareilles déclarations, notamment au niveau de la délicate problématique des éventuels délits d'initiés.
Autre argument: celui du bon sens. Peut-on imaginer une seule seconde qu'un CEO dévoile ainsi ses intentions, aussi maladroitement? Poser la question, c'est y répondre. Par ailleurs, la famille propriétaire du groupe italien n'a aucun intérêt à vendre au cours actuel de l'action. Evoluant aujourd'hui aux alentours de 6,2 euros, elle valait encore 12 euros il y a deux ans et demi. Si une cession faisait partie des intentions de la famille, il suffirait de patienter encore quelques mois pour en retirer un meilleur prix.
Un scénario toutefois peu envisageable puisque Francesco Trapani, CEO et membre du pool familial d'actionnaires de référence, a clairement dit et réitéré durant Baselworld, salon mondial de l'horlogerie et de la joaillerie, que la société souhaitait rester indépendante. Ce qu'elle a encore confirmé hier dans un communiqué publié sur demande de l'autorité boursière italienne. Par ailleurs, au vu de la capitalisation boursière actuelle de Bulgari (environ 2,8 milliards d'euros), Swatch Group devrait très certainement s'endetter pour procéder à ce rachat. A hauteur de 1,7 milliard de francs environ, puisque le groupe dispose de 1,1 milliard en liquidités. Un processus qu'abhorre violemment le groupe et qu'il fuit comme la peste.
De plus, ce serait surtout le pôle joaillerie qui pourrait séduire le numéro un mondial de l'horlogerie, n'ayant jamais caché ses ambitions dans ce secteur. Un rachat de toutes les parts, notamment le pôle horlogerie qui connaît actuellement une période délicate et de restructuration (à l'inverse des marques de Swatch Group), ne semble pas davantage crédible. La parfumerie et la maroquinerie semble en outre loin du core business du groupe biennois. Sans parler de la culture d'entreprise sensiblement différente entre les deux groupes.
A notre sens, si Swatch Group devait se lancer dans une acquisition, il s'agirait davantage d'une marque (horlogère ou joaillère) de niche. Et encore, puisque le groupe estime que le potentiel de développement de ses propres marques demeure encore largement intact. Comme le démontre d'ailleurs l'évolution de leurs ventes ces derniers mois. Ainsi, Swatch Group s'est fixé comme objectif de réaliser un chiffre d'affaires supérieur à six milliards de francs suisses et un bénéfice net de plus d'un milliard cette année. Ce qui au niveau des ventes, signifierait une progression d'au moins 10%.
Conclusion: une croissance externe n'est pas indispensable au groupe. Moralité: les propos de Nick Hayek valent de l'or. Hier, le marché les a valorisés à près de 150 millions.
