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La dernière vision du grand industriel

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Avec Belenos, le sauveur de l'horlogerie suisse voulait devenir le sauveur de l'énergie mondiale. Un projet qui laisse plein d'enfants.


Bilan - 30 juin 2010

Fabrice Delaye

 

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Nicolas Hayek aimait l'industrie. Lui qui avait commencé sa carrière dans la fonderie de son beau-père avant de conseiller des métallurgistes allemands pour les premiers mandats de Hayek Engineering était heureux dans les usines et plus encore dans les laboratoires de recherche et développement.


Avoir été le sauveur de l' horlogerie suisse ne suffisait pas à ce boulimique. La Swatch mobile électrique devenue Smart à essence après un changement de CEO chez Mercedes l'avait laissé sur sa faim. L'énergie et les transports le travaillaient. Un e-mail de vingt lignes envoyé un vendredi soir par un patron qui ne lui demandait «pas d'argent mais juste son avis» allait réveiller cette faimen2005,maintenant que sa succession à la tête du Swatch Group était assurée.


Ce jour de 2005, Philippe Virdis, patron du Groupe E, l'entreprise électrique née de la fusion des EEF de Fribourg et de l'ENSA à Neuchâtel s'adresse à trois patrons. Celui d'Oerlikon, Ernst Thomke et Nicolas Hayek. Il leur demande ce qu'ils pensent d'un développement de ses ingénieurs, arrivé à la maturité d'un brevet, dans la production et le stockage d'hydrogène.

QUINZE ANS D'AVANCE

Immédiatement, Hayek s'enthousiasme. L'hydrogène est avec l'eau des barrages la seule réponse crédible au plus grand défi qui se pose à tous ceux qui s'intéressent à l'électricité: son stockage. De même qu'il est possible de turbiner l'eau d'un barrage pour produire de l'électricité à la demande, on peut extrairede l'hydrogène de l'eau, le stocker et, avec une pile à combustible qui réalise une électrolyse inverse recomposer, de l'eau ou H2O en dégageant de l'électricité.

Mais si le principe est connu de puis longtemps, les problèmes sont cependant immenses. L'hydrogène est incroyablement volatil si bien qu'à pression normale il faudrait une citerne de semi-remorque pour alimenter une voiture électrique. En outre, produire de l'hydrogène consomme de l'énergie. A quoi servirait alors de stocker de l'électricité sous forme d'hydrogène s'il faut une centrale à pétrole pour y parvenir?

Ces questions, Nicolas Hayek les connaît parfaitement. Quinze ans avant que le fabricant de voiture électrique Teslane réussisse, par un étrange télescopage de l'histoire, l'introduction en Bourse de sa société le jour de sa mort, Hayek avait déjà pressenti le futur de ces véhicules électriques qui transmettent 90% de l'énergie à la roue alors que les voitures à essence en perdent 80% sous forme de chaleur.Même si la densité énergétique des véhicules à essence l'autorise, NicolasHayek,qui a intégré le mode de pensée des ingénieurs suisses, déteste ce gaspillage. Et,en2005 alors que le pétrole commence à flamber etque l'Irak estdéchirépar la guerre, il le trouve intolérable.

Il prend donc son téléphone pour appeler Philippe Virdis. Le message électronique du patron du Groupe Ea ouvert les yeux de Nicolas Hayek sur une vision: le soleil. Pour produire l'hydrogène qui alimentera les véhicules du futur, les ingénieurs ont pensé à des panneaux photovoltaïques installés sur les toits des garages ou des maisons individuelles afin de fournir aux automobiles à hydrogène une électricité quasi gratuite.

A partir de cette vision d'une production décentralisée d'énergie avec seulement du soleil et de l'eau, les choses s'accélèrent. Nicolas Hayek, qui a aussi la réindustrialisation de la Suisse chevillée au corps, fonde en décembre 2007 la société Belenos, du nomdu dieu celte du soleil. Pour lui, c'était le moyen de mettre ensemble deux passions: la possibilité de favoriser cet esprit d'entreprise qu'il chérissait, avec la création d'emplois en Suisse, mais aussi les questions de développement durable dans lesquels il voyait l'avenir de l'industrie comme il a eu l'occasion de le développer dans un discours mémorable aux Nations Unies», se souvient Philippe Virdis.

Pour mettre dans le projet le poids de sa crédibilité, il prend avec Swatch Group et Hayek Consulting 51% de la nouvelle entité. LeGroupe E apporte 10% tandis que Nicolas Hayek joue de son carnet d'adresses pour amener un grand banquier en la personne de Josef Ackermann, patron de la Deutsche Bank qui prend, elle, 20%. Pour garantir la continuité, il implique aussi son fils Nick, sa fille Nayla et son petit-fils Marc. Ralph Eichler, qui doit prendre prochainement la présidence de l'Ecole polytechnique de Zurich, entre au conseil d'administration parce que Belenos va rapidement signer un accord avec le centre de recherche Paul Scherrer Institute, qu'il dirige encore et qui apporte son expertise dans lamise au point de pile à combustible.

BELENOS FAIT DES PETITS


Patron suisse, il demande à l'industriel et radical Johann Schneider-Amman de le rejoindre. Patron planétaire, il pense global. Le conseil de Belenos s'enrichit de l'astronaute Claude Nicollier et de l'acteur américain George Clooney, qui, par-delà ses mandats publicitaires pour Oméga, milite pour les énergies propres.

N'ayant plus rien à prouver, Nicolas Hayek va dès lors consacrer l'essentiel de son énergie à Belenos. A sa manière. C'est à- dire un brin secrète dès lors que l'on parle recherche et développement. Mais cette discrétion en particulier médiatique ne signifie pas que Belenos n'avance pas rapidement. «Il nous a fait foncer», résume Philippe Virdis.

C'est ainsi que NicolasHayek a doublé le capital de Belenos en avril dernier. Parallèlement, il a créé Swiss Hydrogen Power avec le Groupe E et la Banque Cantonale de Fribourg. Il assurait la présidence de cette première filiale destinée à produire en Suisse des électrolyseurs, autrement dit les applications pour la production d'hydrogène à partir d'électricité solaire. Selon Philippe Virdis, une seconde filiale est en voie de création pour développer notamment la pile à combustible pour l'automobile et des joint-ventures avec les grands constructeurs.D'autres filiales dans la planification, les conteneurs etmême la création d'un campus de recherche sont aussi en préparation. Nicolas Hayek poussait les quelque 40 collaborateurs de Belenos et leurs réseaux de chercheurs dans diverses hautes écoles suisses à donner corps à cette économiede l'hydrogènequ'il voyait venir.

Certes, la stupeur de son décès passée,on ne manquera pas de se demander ce que deviendront ces projets. Mais sans nier les difficultés, il faudra se souvenir du message de l'industriel: avec beaucoup d'ingénierie mais aussi beaucoup de passion, une vraie vision finit toujours par s'incarner. Ce message qui, du Paul Scherrer Institute à l'EPFL en passant par le CSEM de Neuchâtel a, par des provocations mais aussi par l'exemple de NicolasHayek, redonné à tout un pays le goût d'entreprendre et d'oser. Un message qui n'est pas prêt de s'éteindre.

 

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