Le Matin Dimanche - 2 janvier 2011
Elisabeth Eckert
Nicolas Hayek nous a quittés, le 28 juin dernier, à l'âge de 82 ans. L'un de ses ultimes combats était dirigé contre les grandes banques suisses et le risque qu'elles faisaient peser sur le pays. Son fils Nick Hayek, à la tête du Swatch Group, a repris le flambeau de ce droit familial d'ingérence dans la politique économique suisse.

Elisabeth Eckert : Nick Hayek, vous lancez en ce moment un vrai signal d'alarme contre ceux qui font artificiellement monter le franc. Un coup de semonce qui alerte jusqu'au Conseil fédéral. Voulez-vous marcher sur les traces de votre père?
Nick Hayek: En quelque sorte, oui. Nous avons une longue tradition en commun, tant dans la famille qu'au sein du Swatch Group: nous impliquer dans les questions importantes qui concernent le bien-être de la Suisse; prendre la parole, notamment, contre un certain système financier, la spéculation irresponsable et les dangers qu'ils représentent.
A qui vous en prenez-vous aujourd'hui? A la Banque nationale suisse, comme, au milieu des années 90, l'a fait Nicolas Hayek?
Non, car la situation n'est plus du tout la même. Mon père, à l'époque, avait dénoncé avec force une politique monétaire totalement erronée de la BNS, qui s'obstinait à défendre un franc fort, au nom de la sacro-sainte lutte contre l'inflation, alors même que le tourisme et l'industrie d'exportation souffraient terriblement. Aujourd'hui, l'esprit qui règne au sein de la direction de la Banque nationale, avec Philipp Hildebrand en tête, montre clairement que la BNS est tout à fait consciente du franc suisse. Mais nous tous, nous nous devons de ne pas laisser la BNS seule dans cette lutte contre un franc beaucoup trop fort.
Et ce problème majeur, quel est-il?
La spéculation sur la hausse du franc suisse! Le problème – qui s'est aggravé ces derniers jours – n'est pas l'euro, son existence ou l'endettement de ses Etats membres. Rien, concrètement, ne justifie en effet ce soudain renforcement du franc suisse face aux autres monnaies comme l'euro. En deux semaines, on a ainsi vu la devise européenne passer de 1.31 franc à moins de 1.25 franc. Ce recul brutal n'est pas explicable par des facteurs objectifs, mais est clairement dû à des spéculateurs qui parient sur la hausse du franc, comme ils le font par ailleurs et depuis longtemps déjà sur l'or.
Et qui sont ces spéculateurs, selon vous? Ont-ils un visage?
Certainement, et avant tout, les banques et les grands fonds d'investissement. Mais il serait scandaleux si nos deux grandes banques suisses, UBS et le Credit Suisse, spéculaient, pour leur compte propre, sur une hausse du franc suisse. Et si elles le faisaient, les autres banques internationales n'hésiteraient pas à en faire de même. Il faut à tout prix stopper cette spéculation injustifiable sur le franc suisse, qui entraîne notre monnaie vers des sommets qui deviennent dangereux, très dangereux.
Pour qui? Pour les Suisses? Mais ces derniers se réjouissent de pouvoir voyager en Europe ou aux Etats-Unis à moindres frais, et d'aller acheter leurs denrées dans les régions voisines!
C'est vrai que, pour l'heure, la prise de conscience par le consommateur n'est pas encore là, car les avantages sont actuellement plus visibles que les désavantages. Mais ce renchérissement brutal du franc va avoir, prochainement, des répercussions très négatives pour nous tous, peu importe que cela soit une PME ou une grande entreprise. Et bien sûr pour le tourisme. Et cette situation aura forcément des conséquences négatives sur l'emploi: des milliers et des milliers de places de travail seront en danger.
Vous attaquez donc directement UBS et le Credit Suisse…
Non, je n'attaque pas UBS et le Credit Suisse. J'attaque les pratiques de spéculations totalement excessives, telles qu'elles sont malheureusement adoptées, encore et toujours, par certains milieux financiers. Ces activités financières-là se retournent directement contre le peuple suisse, ses emplois et son économie, alors même que nous avons largement contribué au sauvetage de nos banques. En jouant sur un franc suisse à la hausse, ces banques savent qu'elles attireront à elles des fonds étrangers, avides de rendement et de sécurité, qu'elles ont perdus durant la crise. Ce faisant, on comprend bien le conflit d'intérêts majeur qu'il y a entre une finance sans scrupule et l'économie productive d'un pays, dont les banques devraient également faire partie.
Vous avez lancé votre premier coup de semonce contre les banques la veille de Noël. Vous réitérez vos critiques dans nos colonnes. Vous ont-elles répondu, à vous qui êtes à la tête du numéro un mondial de l'horlogerie? Se sont-elles justifiées?
Ce n'est pas important que les banques me répondent ou non. Ce qui importe est que tout le monde prenne conscience de ce problème et qu'on agisse ensemble pour trouver des solutions.
Que proposez-vous? Vous signalez à juste titre l'urgence de la situation. Or aucune loi n'interdit aux banques d'investir là où elles le veulent…
Il ne s'agit pas d'en appeler à la loi ou de réclamer davantage de bureaucratie. Il faut simplement déstabiliser et désécuriser les spéculateurs. Nous devons tous provoquer une contre-réaction.
La traditionnelle méthode Hayek donc?
Il n'y a pas de méthode Hayek, sauf le pragmatisme et le souci de l'emploi de ce pays. D'ailleurs, je suis sûr que tant le Conseil fédéral que la Banque nationale suisse sont conscients de l'urgence du problème et des menaces qui pèsent sur notre dynamisme économique. Il faut maintenant leur apporter le soutien nécessaire pour passer à l'action.
Par quels moyens? Pensez-vous vraiment que, si UBS et le Credit Suisse s'arrêtent, à elles seules, de spéculer sur le franc suisse, le reste du monde financier va les suivre?
Je ne suis ni un financier ni un monétariste. Mais pourquoi pas, par exemple, dévaluer le franc suisse ou fixer, comme cela s'est déjà fait dans le passé, des intérêts négatifs, c'est-à-dire qu'il en coûterait plus cher aux investisseurs d'acheter du franc que cela ne leur rapporterait? Et, vous verrez, cela calmera très vite le jeu!
En dates
1954 - Naissance
Nick Hayek, de son vrai prénom Georges Nicolas, est né le 23 octobre en Suisse, originaire de Meisterschwanden (Argovie).
1972 - Etudes
Après sa maturité, Nick Hayek étudie, durant deux ans, le marketing à l'Université de Saint-Gall. Puis travaille, durant six mois, dans la fonderie de son grand-père maternel, Edouard Mezger.
1985 - Cinéma
Sa passion, le cinéma, le pousse à Paris, où il entre à l'Ecole de cinéma et d'audiovisuel. Il crée cette année-là sa propre société de production, Sésame Films.
1994 - Swatch
Nick Hayek rejoint le groupe horloger fondé par son père.
2003 - Succession
Il devient directeur général du Swatch Group. Bien avant son décès, Nicolas Hayek avait eu à cœur d'assurer sa succession à la tête du leader mondial de l'horlogerie, qui va dégager quelque 6 milliards de francs de chiffre d'affaires en 2010.
2010 - Deuil
Nicolas Hayek décède subitement le 28 juin dernier. Nayla Hayek, sœur de Nick, est nommée présidente du conseil d'administration.
