Se prendre pour l'autre

3 minutes read
Savoir garder sa place, n'est-ce pas là une mission impossible allant à l'encontre de l'habitus horloger?
WORLDTEMPUS – 23 novembre 2011

Pierre Maillard

Chronique


Un "CEO" récemment me confiait: "le problème dans notre industrie c'est que les horlogers se prennent pour leurs clients. Ils s'immergent à tel point dans le monde des milliardaires que tôt ou tard ils se prennent pour l'un d'entre eux. Ils oublient qu'ils ne sont que des fournisseurs, dépendants du bon vouloir de leurs supérieurs." Et d'imaginer alors tous nos CEO assis à attendre patiemment leur tour dans l'antichambre de la puissance, du pouvoir et de la fortune (dans le désordre).

Car même si l'horlogerie est une industrie du luxe qui tutoie ainsi les grandes puissances de l'argent, et parfois même rend riche certains d'entre ceux qui la pratiquent ou qui y investissent, elle n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan de l'argent. Qu'on pense seulement à la chimie ou à l'alimentation: Nestlé, par exemple, c'est près de 100 milliards de chiffre d'affaires, à comparer aux 16,2 milliards officiels à l'exportation horlogère suisse en 2010. De quoi avaler tout Rolex d'un coup.

Statut_331452_0



Jeter le journaliste avec l'eau du bain


Mais reprocher aux seuls CEO ce travers si humain qui veut que tout serviteur qui se frotte à son maître s'en trouve comme imprégné serait trop facile. On a tous en tête ces histoires de butler anglais plus snob encore que son déjà très snob lord. Et dans l'horlogerie, cet art technique du paraître, la contamination parcourt toute l'échelle du métier. Tout le monde se prend pour un autre et les journalistes que nous sommes ne sont en rien épargnés. De subtiles règles de préséance et d'intimité réelle ou supposée avec tel ou tel puissant régent dictent en sous-main l'organisation de la cour médiatique. Tel le CEO s'illusionnant être une étoile au milieu des autres stars, le journaliste, à force d'infuser dans le bain de mousse parfumée qu'on lui a préparé, se prend lui aussi pour le maître des lieux. Alors qu'il n'est qu'un invité, qu'on le vide avec l'eau du bain, qu'il repart sans les clés et qu'on le convoquera à nouveau quand sa présence sera souhaitée! Entre-temps, il aura au moins pris un bain.

Je suis Roger Federer

Mais n'est-ce pas tout le jeu social qui fonctionne ainsi, comme un "je te tiens, tu me tiens par la barbichette", chacun se prenant pour l'autre? Et l'horlogerie n'y déroge pas plus que toute autre activité. Se prendre pour l'autre, et de préférence pour celui d'au-dessus, est une règle darwinienne fondamentale qui structure toute la chaîne alimentaire horlogère. A commencer par le client, à qui l'on suggère instamment de se prendre pour Brad Pitt, Angelina Jolie, James Bond ou Roger Federer, selon affinités. Et à suivre par tout un chacun, également sommé de se prendre pour l'autre: le CEO pour son milliardaire de client, le cadre supérieur pour son riche CEO, le cadre inférieur pour son cadre supérieur très bien payé, le designer pour le créateur, l'horloger pour le génie et le journaliste pour l'envoyé spécial des dieux.

Mais peut-être est-ce là tout simplement une des conditions nécessaires au fonctionnement de la machinerie sociale et économique! Un vrai mouvement d'horlogerie où "se prendre pour un autre" servirait de point d'huilage, d'indispensable lubrifiant nécessaire au réglage des fonctions et de leurs inévitables complications. Dès lors, logiquement, se prendre simplement pour ce que l'on est serait comme le grain de sable bloquant les rouages par ailleurs si bien huilés? Mais encore faudrait-il savoir qui l'on est pour se prendre pour ce que l'on est! En croyant nous prendre pour nous-mêmes ne nous prenons-nous pas souvent pour un autre? Allez savoir.

Pierre Maillard est Rédacteur en chef du magazine Europastar