Etre transparent, c'est être invisible

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Sommés de dévoiler nos vies via Facebook ou d'autres systèmes informatiques, nous nous dévoilons jusqu'à la nudité. Dans ce cas, l'anonymat ne serait-il pas l'apanage du luxe ?


WORLDTEMPUS – 6 septembre 2011

Pierre Maillard - « Au-delà des mots »


Chronique


En 1743, dans un des ses ouvrages inachevés, Les Institutions chimiques, Jean-Jacques Rousseau fait un étrange rêve. Il imagine un "homme fait de verre (…) d'un beau verre transparent, empreint de cette verdeur qui fait le caractère du règne végétal, mais d'une blancheur laiteuse relevée d'une légère couleur de narcisse."

Son rêve serait-il aujourd'hui en voie de réalisation? Cette utopie d'un homme fait de verre transparent – couleur "narcisse" - n'est-elle pas en train de s'accomplir, car la "transparence" fait désormais figure de vertu suprême. On demande de la transparence à tous et à tous les étages: états, gouvernements, institutions, entreprises et individus sont désormais sommés d'être "transparents". Mais, contrairement aux rêves chimiques d'un Rousseau, la transparence ne passe plus par la transmutation de l'homme en verre, en cristal, mais bel et bien en pixels informatiques. Si WikiLeaks  déshabille les machines étatiques pour les rendre transparentes, Facebook fait de même pour les individus. Sommés de devenir transparents aux yeux de tous les "amis" qui composent nos réseaux sociaux virtuels, nous devenons du même coup "transparents" pour tous ceux qui s'intéressent à nous pour des raisons tout autres qu'amicales. De notre nudité révélée, ils entendent bien tirer profit.

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Tous prisonniers volontaires

C'est un peu comme si nous avions tous décidé de vivre désormais à l'intérieur d'un vaste panoptique aux dimensions de notre planète. Oui, le "panopticon", cette architecture carcérale inventée  par Jeremy Bentham en 1780 (40 ans après l'homme de verre de Rousseau) qui permet à un seul gardien, situé dans une tour centrale, de surveiller à lui seul tous les prisonniers enfermés dans des cellules disposées tout autour, sans qu'ils puissent savoir s'ils sont observés ou non. Devenus "hommes de verre", nous nous déplaçons désormais à l'intérieur d'un gigantesque panoptique où le moindre de nos gestes est épié et archivé dans la "tour centrale". Nos cartes de crédit, nos téléphones portables, nos messages, nos données GPS, les "murs" sur lesquels nous épinglons nos faits et gestes, les innombrables traces informatiques que nous laissons derrière nous concourent à cette surveillance généralisée de tous par tous. Sans même parler des caméras qui filment nos déplacements, des radars qui surveillent notre vitesse, des scanners qui, dans les aéroports, nous déshabillent virtuellement. La frontière entre public et privé, gagnée de haute lutte, s'efface dans l'indifférence généralisée. Nous acceptons sans la moindre hésitation de laisser savoir à Monsieur Carte Fidélité ce que nous mangeons et ce que nous buvons, quel habit nous plaît et quelle montre nous achetons. Tous les jours nous abandonnons des parcelles de notre vie "privée" et en devenons de plus en plus transparents. Mais devenir transparent ne signifie-t-il pas devenir invisible?


Le prix du secret

Peut-être le sentons-nous indistinctement et, comme pour se prévenir de cette invisibilité à laquelle nous sommes paradoxalement condamnés en nous exposant ainsi à tous les vents, nous cherchons des refuges, des encoignures loin de tous les regards où subsisterait encore un peu l'ombre de nous-mêmes. Le "luxe" est une de ces encoignures, une de ces "niches exclusives", pour employer un mot que les horlogers aiment bien utiliser. Soumis à la transparence globale obligatoire, nous cherchons dans "l'exclusivité" de quoi nous y soustraire, ne serait-ce que temporairement. Pourquoi la plupart des grands collectionneurs tiennent-ils aussi fort à l'anonymat? Quand vous achetez une Swatch avec votre carte de crédit et votre carte Fidélité, le "gardien Swatch", logé dans sa tour panoptique, saura bientôt tout de vous. Mais si vous tenez à exiger la plus stricte confidentialité, alors vous devrez en payer le prix. On ne vous la garantira qu'à partir d'une certaine somme. Une somme "exclusive". Le vrai luxe se paie cher et se cache. Quant aux autres, tous les "exclus", qu'ils se montrent transparents, qu'on sache tout d'eux et qu'ainsi ils deviennent invisibles! Perdus dans la masse des transparents. 


Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star