L'entreprise de Denise Streit ne connaît pas la crise. Avec son équipe exclusivement féminine - à l'exception d'un horloger -, elle travaille en coulisse pour les plus grands noms.
2 juin 2009
Bernadette Richard
Cheffe d'entreprise, femme de tête et femme de cœur, la rousse Denise Streit croule sous le travail : « Jusqu'aux vacances, j'assure, explique-t-elle, je n'ai jamais eu autant de boulot », et de montrer le corridor et l'atelier où s'entassent des boîtes, encore des boîtes, des cartons fermés, qui attendent le bon vouloir des employés — personnel presque exclusivement féminin, un vieil horloger vient filer de temps à autre des coups de main, il n'arrive pas à décrocher.
Parcours peu banal
Avant d'être une cheffe d'entreprise respectée dans le milieu, Denise Streit a galéré, bossé, trimé: née à Fribourg dans une famille éloignée de l'horlogerie, elle y suit ses écoles, en allemand d'abord, puis en français. Passionnée dès son jeune âge par les garde-temps, elle entame une formation d'horlogère à Neuchâtel dès l'âge de 16 ans.
La suite du scénario paraît classique : mariage, départ à Bâle, deux enfants. Elle se retrouve dans une boutique, s'occupe de défilés de mode. Arrive le divorce, une fille malade qui a besoin de vivre à la montagne. Elle pense à La Chaux-de-Fonds, cœur de l'horlogerie, au climat favorable pour la petite, et à son maître de stage lui propose du travail dans la cité ouvrière. Débarquée avec bagages et petits sous le bras en 1986, elle crée bientôt sa propre entreprise. Elle n'est pas de celles qui plient facilement et obéissent au doigt et à l'œil. « On m'a pas fait de cadeau, se souvient-elle, je peux vous dire qu'on m'a mené la vie très dure! » Elle relève néanmoins qu'un vrai gentleman, Daniel Dreifuss, lui a fait confiance. « Il était dans la pub au début des années 90, montres Whiskas, Cat, ABB, emballées dans des boîtes en plastique. J'emboîtais, je posais le cadran, les aiguilles. J'étais surqualifiée, mais je devais faire tourner la boîte, j'avais la charge de quatre personnes. »
Son sérieux finit pas la servir. Peu à peu, les patrons des grandes maisons d'horlogerie réalisent qu'elle travaille avec un soin extrême et qu'elle tient les délais. « Aujourd'hui, je choisis mes clients », dit-elle en rigolant, une petite pointe de triomphe au coin des lèvres.
« On ne naît pas femme, écrivait Simone de Beauvoir, on le devient.» Un aphorisme qui s'applique parfaitement bien à l'horlogerie : cherchez les femmes ! Elles sont peu nombreuses dans le milieu à accéder à des postes à responsabilités, alors que derrière ces messieurs… il y a des femmes, encore des femmes. Non contentes de servir le café, voilà qu'elles pensent !... et le pire, c'est qu'elles sont de bon conseil, quand on veut bien les écouter. Combien sont-elles à patienter pour se faire entendre, à conseiller, materner, suggérer, tolérer d'être toujours derrière les coqs qui font la roue, alors qu'elles réalisent en silence ?
Les femmes soumises qui se la coincent, c'est vieux comme le monde et en horlogerie, vieux comme le premier tic-tac.
Parfois, il y a une petite boule de nerf qui dit non. Denise Streit est de celles-là : ni Dieu ni patron. Elle mène sa barque, où rame aussi sa fille. Histoire archi banale : elle a dû prouver et prouver qu'elle était vraiment, non pas bonne, mais excellente, avant qu'on daigne éventuellement l'approcher. Elle a pris tous les risques, seule, se finançant elle-même, travaillant jusqu'à tomber de fatigue, élevant ses gosses par-dessus le marché. Cette petite différence, elle en a assumé toutes les conséquences, peut-être parce qu'elle adore l'horlogerie. Et cette petite différence fait qu'aujourd'hui, son équipe est soudée à elle, à ses tracas, à son pain quotidien. Mais c'est aussi cette petite différence qui a lui permet de ne pas considérer ses employés comme des numéros, mais comme des êtres humains. Bientôt l'exception dans la galère d'un monde du travail à vau-l'eau. BR
Bernadette Richard
Cheffe d'entreprise, femme de tête et femme de cœur, la rousse Denise Streit croule sous le travail : « Jusqu'aux vacances, j'assure, explique-t-elle, je n'ai jamais eu autant de boulot », et de montrer le corridor et l'atelier où s'entassent des boîtes, encore des boîtes, des cartons fermés, qui attendent le bon vouloir des employés — personnel presque exclusivement féminin, un vieil horloger vient filer de temps à autre des coups de main, il n'arrive pas à décrocher.

L'atelier de Denise Streit © Berndadette Richard/Worldtempus.com

Contrôle et mise à l'heure © Berndatte Richard/Worldtempus.com
Parcours peu banal
Avant d'être une cheffe d'entreprise respectée dans le milieu, Denise Streit a galéré, bossé, trimé: née à Fribourg dans une famille éloignée de l'horlogerie, elle y suit ses écoles, en allemand d'abord, puis en français. Passionnée dès son jeune âge par les garde-temps, elle entame une formation d'horlogère à Neuchâtel dès l'âge de 16 ans.
La suite du scénario paraît classique : mariage, départ à Bâle, deux enfants. Elle se retrouve dans une boutique, s'occupe de défilés de mode. Arrive le divorce, une fille malade qui a besoin de vivre à la montagne. Elle pense à La Chaux-de-Fonds, cœur de l'horlogerie, au climat favorable pour la petite, et à son maître de stage lui propose du travail dans la cité ouvrière. Débarquée avec bagages et petits sous le bras en 1986, elle crée bientôt sa propre entreprise. Elle n'est pas de celles qui plient facilement et obéissent au doigt et à l'œil. « On m'a pas fait de cadeau, se souvient-elle, je peux vous dire qu'on m'a mené la vie très dure! » Elle relève néanmoins qu'un vrai gentleman, Daniel Dreifuss, lui a fait confiance. « Il était dans la pub au début des années 90, montres Whiskas, Cat, ABB, emballées dans des boîtes en plastique. J'emboîtais, je posais le cadran, les aiguilles. J'étais surqualifiée, mais je devais faire tourner la boîte, j'avais la charge de quatre personnes. »Son sérieux finit pas la servir. Peu à peu, les patrons des grandes maisons d'horlogerie réalisent qu'elle travaille avec un soin extrême et qu'elle tient les délais. « Aujourd'hui, je choisis mes clients », dit-elle en rigolant, une petite pointe de triomphe au coin des lèvres.

Le petit café du matin, moment sacré pour Denise Streit © Bernadette Richard/Worldtempus.com
Commentaire
La petite différence et ses grandes conséquences« On ne naît pas femme, écrivait Simone de Beauvoir, on le devient.» Un aphorisme qui s'applique parfaitement bien à l'horlogerie : cherchez les femmes ! Elles sont peu nombreuses dans le milieu à accéder à des postes à responsabilités, alors que derrière ces messieurs… il y a des femmes, encore des femmes. Non contentes de servir le café, voilà qu'elles pensent !... et le pire, c'est qu'elles sont de bon conseil, quand on veut bien les écouter. Combien sont-elles à patienter pour se faire entendre, à conseiller, materner, suggérer, tolérer d'être toujours derrière les coqs qui font la roue, alors qu'elles réalisent en silence ?
Les femmes soumises qui se la coincent, c'est vieux comme le monde et en horlogerie, vieux comme le premier tic-tac.
Parfois, il y a une petite boule de nerf qui dit non. Denise Streit est de celles-là : ni Dieu ni patron. Elle mène sa barque, où rame aussi sa fille. Histoire archi banale : elle a dû prouver et prouver qu'elle était vraiment, non pas bonne, mais excellente, avant qu'on daigne éventuellement l'approcher. Elle a pris tous les risques, seule, se finançant elle-même, travaillant jusqu'à tomber de fatigue, élevant ses gosses par-dessus le marché. Cette petite différence, elle en a assumé toutes les conséquences, peut-être parce qu'elle adore l'horlogerie. Et cette petite différence fait qu'aujourd'hui, son équipe est soudée à elle, à ses tracas, à son pain quotidien. Mais c'est aussi cette petite différence qui a lui permet de ne pas considérer ses employés comme des numéros, mais comme des êtres humains. Bientôt l'exception dans la galère d'un monde du travail à vau-l'eau. BR