Je suis toujours en retard. Je suis fâchée avec le temps. Absence de coïncidence avec moi même? Sans doute. Tumulte intérieur permanent? Indéniablement. Manque de confi ance en moi? Certainement. Etre désaccordée avec le temps implique des désavantages certains: vivre en déséquilibre, être considérée comme instable et/ou capricieuse dans le regard de celles et ceux qui vous attendent et, vis-à-vis de soi-même, être en porte à faux, supporter de vivre dans une intranquillité perpétuelle.
Alors ça se soigne vous me direz? Et bien non, en tout cas pour moi car j'ai essayé et j'ai compris qu'à travers ce rapport au temps se jouait un rapport intime avec soi-même.
Ne pas être à l'heure démontre certes en apparence un manque d'organisation mais aussi une absence de croyance en soi. Ne pas avoir trop de retard en permanence signifi e aussi qu'il y a une fêlure et opacité d'appartenance au monde.
Quand je pars en vacances je peux enfi n me raccorder à un temps qui me paraît naturel. J'oublie délibérément ma montre, débranche le portable et me sens naturellement dans l'écoulement du temps. Chaque été ça recommence: sans instrument de rappel du temps je m'aperçois que je sais quelle heure il est, dans quel moment de la journée ou de la nuit nous nous situons. Je reconstruis ainsi mon rapport naturel au temps. Est-ce parce que je suis née et ai vécu en Afrique jusqu'à la fi n de l'adolescence où j'ai appris très jeune à regarder le ciel et à situer, par la place du soleil, le temps dans lequel nous étions comme me l'ont enseigné mes amis africains depuis l'enfance ?
Me reviennent aussi mes étés en Auvergne où mon grand-père paternel m'apprenait à repérer les nuages porteurs de pluie, m'emmenait cueillir les champignons et m'enseignait amoureusement comment soigner son jardin potager. En Afrique c'était toujours l'été et la nuit tombait vite et fort. En France pour moi c'était toujours l'été et la nuit tombait tard. Le temps alors je l'habitais naturellement, quasi biologiquement. J'étais en accord avec lui. Il me guidait, m'enveloppait.
Maintenant, depuis que j'habite la ville, il est devenu mon ennemi et je n'arrive pas à le domestiquer. Trop de bruit, trop de confusion, trop de fuite. Pas assez de ciel, de pause, de calme. Le temps s'hystérise, se convulse, se coagule. Comment entrer dans la mêlée?
Avec l'âge qui avance, j'apprends progressivement à moins courir après le temps et je tente d'en faire un allié. D'ailleurs je n'ai pas le choix: établir un pacte avec le temps est la condition vitale pour savoir vieillir. Alors je bricole, j'invente des stratégies pour l'amadouer. J'essaie de le suspendre. C'est diffi cile mais j'ai trouvé des ruses pour l'oublier: ouvrir des livres qui me captivent, réécouter Schubert, aller au musée voir des tableaux que j'aime pendant de longs moments. Marcher aussi sans savoir où je vais. Me perdre dans cette ville qui dévore. Et puis aussi savoir barrer dans l'agenda de nos vanités des moments rien que pour soi. On appelle cela des plages de temps.
Et on sait, depuis Mai 68, que sous les pavés existe la plage...
LAURE ADLER
#2 - Décembre 2008
Alors ça se soigne vous me direz? Et bien non, en tout cas pour moi car j'ai essayé et j'ai compris qu'à travers ce rapport au temps se jouait un rapport intime avec soi-même.
Ne pas être à l'heure démontre certes en apparence un manque d'organisation mais aussi une absence de croyance en soi. Ne pas avoir trop de retard en permanence signifi e aussi qu'il y a une fêlure et opacité d'appartenance au monde.
Quand je pars en vacances je peux enfi n me raccorder à un temps qui me paraît naturel. J'oublie délibérément ma montre, débranche le portable et me sens naturellement dans l'écoulement du temps. Chaque été ça recommence: sans instrument de rappel du temps je m'aperçois que je sais quelle heure il est, dans quel moment de la journée ou de la nuit nous nous situons. Je reconstruis ainsi mon rapport naturel au temps. Est-ce parce que je suis née et ai vécu en Afrique jusqu'à la fi n de l'adolescence où j'ai appris très jeune à regarder le ciel et à situer, par la place du soleil, le temps dans lequel nous étions comme me l'ont enseigné mes amis africains depuis l'enfance ?
Me reviennent aussi mes étés en Auvergne où mon grand-père paternel m'apprenait à repérer les nuages porteurs de pluie, m'emmenait cueillir les champignons et m'enseignait amoureusement comment soigner son jardin potager. En Afrique c'était toujours l'été et la nuit tombait vite et fort. En France pour moi c'était toujours l'été et la nuit tombait tard. Le temps alors je l'habitais naturellement, quasi biologiquement. J'étais en accord avec lui. Il me guidait, m'enveloppait.
Maintenant, depuis que j'habite la ville, il est devenu mon ennemi et je n'arrive pas à le domestiquer. Trop de bruit, trop de confusion, trop de fuite. Pas assez de ciel, de pause, de calme. Le temps s'hystérise, se convulse, se coagule. Comment entrer dans la mêlée?
Avec l'âge qui avance, j'apprends progressivement à moins courir après le temps et je tente d'en faire un allié. D'ailleurs je n'ai pas le choix: établir un pacte avec le temps est la condition vitale pour savoir vieillir. Alors je bricole, j'invente des stratégies pour l'amadouer. J'essaie de le suspendre. C'est diffi cile mais j'ai trouvé des ruses pour l'oublier: ouvrir des livres qui me captivent, réécouter Schubert, aller au musée voir des tableaux que j'aime pendant de longs moments. Marcher aussi sans savoir où je vais. Me perdre dans cette ville qui dévore. Et puis aussi savoir barrer dans l'agenda de nos vanités des moments rien que pour soi. On appelle cela des plages de temps.
Et on sait, depuis Mai 68, que sous les pavés existe la plage...
LAURE ADLER
#2 - Décembre 2008