WORLDTEMPUS – 7 septembre 2011
Louis Nardin
Chronique
Le prix d'une montre n'équivaut jamais à sa valeur. Certes, le développement, les matériaux, les frais administratifs, la publicité ou les coûts à la vente mènent à une somme finale. Mais ce que l'enfilade de chiffres sur l'étiquette ne donne pas, c'est l'intensité du désir qui a amené le quidam à craquer pour la belle à aiguilles. Dans le même ordre d'idée, il ne reflète en rien l'engagement et les efforts de l'ingénieur, du designer, de l'angleur, de l'horloger, du CEO ou du vendeur pour faire en sorte que la pièce existe, fonctionne, et qu'elle trouve le bon acquéreur.
Appelons cela un «soul system» en référence au « sound system » où un dj installé sur le pont d'une camionnette fait danser les foules. Ce serait un flux de passion liant tous ceux qui, de la matière première au poignet final en passant par l'amateur, donnent sa beauté et sa préciosité à la montre à travers coups de lime ou commentaires. A l'instar d'un deal entre gentlemen, il les unit tous, formant une communauté qui palpite, s'enflamme et se déchire parfois.

Dans ce microcosme global, les échanges sont par défaut vrais, sincères et sains, avec des participants visant un idéal commun d'excellence et de perfection. Mais, humanité oblige pourrait-on penser, certains sont aussi imbibés d'égoïsme, plombés de paresse, débordants de cupidité. Dans ce cas, on ne célèbre plus rien et la fête se mue en calculs stratégiques. Le rêve se disloque, remplacé par un pragmatisme froid.
L'argent, bien sûr, conditionne le tout. Il permet à une élite d'accéder à des raretés véritables, ou voulues comme telles, et aux autres de s'enthousiasmer et de se faire plaisir à leur tour, à moindre frais, bien entendu. Mais une règle simple et essentielle veut que, par chance !, les pièces les plus chères ne soient pas toujours celles qui ont reçu le plus d'amour.
Il arrive aussi que l'argent s'impose comme l'unique critère de référence. Dans ce cas, il occulte l'éventuel supplément d'âme et de passion pour cloisonner la valeur à un montant.
Briser la corrélation entre valeur et prix libère des diktats imposés par les sirènes publicitaires, les canons de la mode ou la lourdeur des conventions. Le produit apparaît nu, livré à lui-même, avec sa propre histoire, longue ou courte, riche ou simple, connue ou encore secrète. Loin des flashs, sa beauté, pour autant qu'elle soit vraie, se révèle par elle-même.
Elle peut alors intégrer un «soul system» où un passionné postera par exemple ses questions sur un forum, des questions auquel un délégué de la marque ou l'horloger en personne répondra certainement, livrant au passage quelques secrets qui viendront enrichir l'histoire, en construction, du modèle. Tel un calibre qui commence à battre, un réseau s'active alors grâce à l'inépuisable énergie de la passion – qui n'a pas de prix.