Les risques de panne de croissance

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Le fabricant d'ébauches compte sur un étagement des mesures provisionnelles publiées par la Comco. Vital selon Miguel Garcia.


L'Agefi - 13 juillet  2011

Propos recueillis par Stéphane Gachet

Miguel Garcia, directeur de Sellita (La Chaux-de-Fonds), s'oppose à la récente décision de la Comco, comme beaucoup d'autres opérateurs dans l'horlogerie. En jeu, le maintien des livraisons. L'objectif est d'obtenir, dans le cadre de l'enquête déjà ouverte par la Comco à l'encontre de Swatch Group, une extension du délai nécessaire pour compenser la baisse des approvisionnements en mouvements et en composants, soit un étagement sur plusieurs années. Une configuration en quelque sorte similaire à celle de 2004, quand la direction de Swatch Group avait dû consentir à livrer des ébauches de manière dégressive jusqu'à fin 2010.

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Les mesures provisionnelles publiées par la Comco le 23 juin dernier présentent toutefois une différence notable par rapport à toutes les interpellations précédentes. Pour la première fois, les livraisons d'assortiments (organe réglant de la montre mécanique, dont le ressort spiral) sont inclues, avec, pour Swatch Group via sa filiale Nivarox, la possibilité d'amputer les commandes de 5% sur la base de 2010 – une année de référence par ailleurs fortement controversée. La mise en cause des assortiments est sans nul doute le point le plus sensible. En permettant à Swatch Group de baisser les livraisons de Nivarox, la Comco bloque le développement des alternatives mises en place dans la fabrication des ébauches (mouvements en pièces détachées, plus exactement platines et ponts). En toute logique, puisque chaque mouvement comporte un assortiment, dont la source peut être considérée comme unique (Nivarox fabrique la totalité des assortiments en Suisse sur le segment industriel 0 des alternatives existent dans le manufacturé haut de gamme). Le secteur se retrouve ainsi dans une nouvelle position de dépendance à Swatch Group, particulièrement funeste pour les marques de volumes et les petites marques en phase de construction.

L'affaire résonne comme un retour à la case départ. Il y a dix ans, Nicolas Hayek avait lancé un premier coup de semonce concernant les ébauches. La Comco avait été saisie. L'enquête avait abouti à la réduction progressive de livraisons d'ébauches, compensée par la livraison de mouvements finis. Depuis fin 2010, ETA ne livre ainsi plus que des mouvements finis, ce qui a notamment pour effet de compliquer le travail de modification, très courant et traditionnellement réalisés sur les pièces détachées (ébauches).

Que s'est-il passé depuis 2001? Passablement d'investissements, mais encore peu de résultats. Près de 5 millions de montres mécaniques sont produites en Suisse chaque année. Seuls quelques centaines de milliers de mouvements sont produits (partiellement) hors de Swatch Group. Sellita, qui reste la source secondaire la plus sérieuse (notamment en termes de catalogue produits) présente une capacité de près de 500.000 mouvements par an. L'étape suivante devrait être une montée en puissance progressive des capacités. La décision de la Comco coupe court à toutes les projections.

Les discussions ont évidemment été engagées sur une production industrielle indépendante d'assortiments depuis la décision de la Comco. Ce n'est pas la première fois, des tentatives ont déjà échoué, totalement ou partiellement, dans le passé. Quoi qu'il en soit, aucun projet complet n'existe à ce jour et la mise en place d'une solution est réputée nécessiter une bonne décennie. En attendant, c'est donc vers la Comco que se tournent toutes les revendications. On s'attend à ce que la nouvelle enquête à l'encontre de Swatch Group vise cette fois un abus de position dominante dans le domaine des assortiments. Dans l'immédiat, le secteur espère une levée des mesures provisionnelles avant la fin des vacances horlogères et une décision finale rapide.

Sellita occupe une position particulière dans la configuration actuelle. En premier lieu parce que le fabricant est cité par de nombreuses marques comme le seul véritable relai de croissance. Logique, alors que les livraisons de mouvements d'ETA font l'objet de quotas bloqués et que l'alternative Soprod (Festina) n'est pas aussi avancée en termes de catalogue produits. En second lieu parce que Sellita a toujours eu pour vocation de flexibiliser l'approvisionnement du secteur en tenant aussi un rôle de grossiste en mouvements ETA.

Pendant des décennies, Sellita s'est d'ailleurs concentrée sur l'assemblage de mouvements mécaniques. L'entreprise a ainsi toujours été l'un des principaux clients d'ETA, dont elle a assemblé les ébauches jusqu'à la fin des livraisons, fin 2010. La société continue d'acheter des mouvements finis (près de 500.000 en 2011), qui sont revendus à des marques indépendantes. Une activité qui représente aujourd'hui encore près de 50% du chiffre d'affaires. De fait, Sellita est doublement touchée par les mesures provisionnelles, à raison de -30% sur les livraisons de mouvements finis et de-5% sur les assortiments. Miguel Garcia, actuel directeur, était l'un des deux signataires de la plainte contre Swatch Group déposée devant la Comco en 2001. Il fait à nouveau recours contre la Comco. Il évoque la confusion totale qui règne actuellement sur le secteur et dresse la collection des incertitudes immédiates.

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Stéphane Gachet: Vous recourez contre la Comco. Quels sont les griefs?
Miguel Garcia: Il est anormal que la Comco ait pris une décision sans entendre qui que ce soit en dehors de Swatch Group. Il est également anormal que les décisions entrent en force à si brève échéance (dès 2012). Quant à la différence de traitement entre les marques (-15%) et les fabricants de mouvements (-30%), cela nous apparaît comme de la pure discrimination.

On ne comprend pas très bien cette position alors que vous vous présentez précisément en alternative à Swatch Group.
Nous ne sommes pas encore une alternative. On nous pénalise alors que nous sommes en train de la mettre en place. Si nous nous opposons, c'est surtout une question de timing, pas de principe.

Que ferez-vous si la Comco confirme un statu quo sur les mesures provisionnelles actuelles?
Chez Sellita, nous devrons reporter les investissements prévus dans le renforcement des capacités de production. Nous devrons également renoncer aux investissements prévus dans le domaine des assortiments. A l'échelle du secteur, si le recours n'est pas reçu, cela signifie une décennie sans croissance.

Précisément, l'élément qui semble le plus inattendu est l'introduction des assortiments dans les mesures provisionnelles. La dépendance totale à Nivarox n'est pourtant pas nouveau. Pourquoi n'avoir pas réagi plus tôt?
Les efforts sur les assortiments étaient prévus. Les investissements auraient été engagés, même si la Comco n'était pas intervenue. Mais il fallait déjà réussir le challenge des ébauches.

Quelle serait la solution en matière d'assortiments?
Dans l'idéal, il faudrait obliger Nivarox à livrer et à nous accompagner en augmentant les volumes.

Comment y parvenir alors que Nivarox appartient depuis près de trois décennies à Swatch Group?
Nivarox a toujours eu une position particulière en étant une source unique et en servant l'ensemble du secteur. Toutes les marques sont clientes, dans et hors de Swatch Group. Imposer une différence de traitement au sein de la clientèle est une entrave à la concurrence.

On entend aussi souvent que les volumes produits par Nivarox restent limités.
Swatch Group parvient à assurer sa croissance interne. Pourquoi la refuser à la concurrence?

Finalement, le secteur donne l'impression de n'avoir pas progressé et d'être toujours aussi dépendant de Swatch Group.
La situation a tout de même évolué. L'accord signé en 2004 avec la Comco et Swatch Group a permis de mettre en place une certaine concurrence, même si elle restait partielle parce que contrôlée par Nivarox.

Quel effet direct les mesures provisionnelles auront-elles sur la production de vos propres mouvements en 2012?
L'objectif pour 2012 était d'augmenter nos volumes d'ébauches entre 7 et 10%. En réalité, en 2012, nos volumes vont reculer d'un tiers.

Vous devez donc faire plus que renoncer à votre croissance. Cela met-il votre existence en question?

Nous perdrions de telle quantité de volumes et de marchés que notre existence serait mise en danger. Nous devrions certainement licencier du personnel et nous ne pourrions plus investir dans nos projets. De plus, nous devrions cesser de livrer un grand nombre d'entreprises, qui seraient elles-mêmes gravement touchées. Pour certaines, cela pourrait signifier l'arrêt des activités.

De quelle clientèle s'agit-il exactement?
Nous livrons à plus de 200 marques, en Suisse et dans le monde. Les commandes vont de quelques unités à plusieurs dizaines de milliers de pièces.

 

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