Révolution #1 - Septembre 2008Fabrice Eschmann
Perchée sur une crête jurassienne, dans un écrin de pâturages, Sainte-Croix a le charme désuet d'une petite ville autrefois florissante. Surnommée “ le balcon du Jura ” pour son impressionnant panorama sur le Plateau suisse et les Alpes, la commune reste le haut lieu mondial de la boîte à musique de luxe, relique d'un passé industriel glorieux. Au milieu des années 1960, elle abritait en effet le plus important employeur de la Suisse francophone.

Ce passé prestigieux est ce qui fait, aujourd'hui encore, la force de Sainte-Croix et qui fascine François Junod. “ Les Saints-Crix avaient un esprit un peu japonais que j'aime beaucoup, rigole-t-il. A chaque crise, ils arrivaient à rebondir. Ils prenaient une invention lancée avec succès aux Etats-Unis par exemple, l'amélioraient et la revendaient plus cher avec le label “ made in Switzerland ”. Ça fonctionnait à chaque fois. ” Si le nom de Sainte-Croix s'est vendu à travers le monde entier, le village le doit d'abord à deux entreprises : Paillard et Reuge. La première, fondée en 1814 par Moïse Paillard, a survécu jusqu'à nos jours grâce à une incroyable diversification. D'abord manufacture horlogère, la société s'est reconvertie rapidement dans la boîte à musique, très appréciée de la bourgeoisie industrielle naissante.

En 1865, l'horloger Charles Reuge entreprend de chasser sur les mêmes terres. Il monte une manufacture de montres de poche avec mouvement à musique, puis, l'année suivante, un comptoir de boîtes à musique. Mais en 1875, une première crise oblige les deux patrons à changer de stratégie, avec des fortunes diverses.
Aux Etats-Unis, l'ancêtre du disque vinyle connaît un succès retentissant, qui ne tarde pas à déferler sur l'Europe. La boîte à musique perd de sa superbe. Qu'à cela ne tienne, Paillard se met à produire des phonographes, puis, au début du XXe siècle, des gramophones. Suivra notamment la production de métronomes, de taille-crayons, d'allume-gaz et de machines à calculer. Mais le plus beau reste à venir. Pendant ce temps, Reuge survit. Il faudra attendre 1929 pour que la troisième génération invente un produit qui permettra à l'entreprise de se relancer : la fixation Kandahar, qui révolutionnera le monde du ski. Dotée d'un câble, elle est la première à maintenir le talon sur la latte, permettant dès lors des performances inédites en descente. L'année 1935 sera déterminante pour Paillard. Cette année-là, la société lance en effet l'Hermes Baby, la machine à écrire portable la plus petite du monde. Elle deviendra l'objet fétiche d'Ernest Hemingway et, avec lui, de tous les grands scénaristes et auteurs du moment. Paillard rachète également une petite marque inconnue et sans avenir : Bolex. Démarre alors la fabrication de la caméra Bolex H 16, véritable petit bijou mécanique qui deviendra incontournable pour tous les professionnels du cinéma.
En 1960, Reuge se relance dans les grandes pièces à musique, persuadée que l'objet a un avenir dans le domaine du luxe. Elle ne se trompait pas. Reuge est aujourd'hui leader mondial de la boîte à musique et de l'oiseau chanteur mécanique haut de gamme.
Longtemps à la pointe de l'innovation, Paillard finira tout de même par être rattrapée par le progrès. La caméra super-8 de Kodak tuera Bolex, l'ordinateur mangera Hermes. Aujourd'hui, seule une poignée d'irréductibles continue, sur commande, à fabriquer la Bolex H 16.