HEURE SUISSE - No 111, mai-juin 2011
Joël A. Grandjean
Vingt ans après la création, dans les années 1970, du Prix Rolex à l'esprit d'entreprise, la journaliste Rebecca Irvin, reconvertie au mécénat, soulève une sacrée réflexion. Ne serait-il pas possible d'élargir aux domaines culturels le formidable élan philanthropique si cher à la marque? En d'autres mots, malgré la pluridisciplinarité des Prix Rolex, particulièrement précurseurs puisqu'ils intègrent depuis le début les innovations d'ordre environnemental, les domaines des arts méritent également de faire l'objet d'un programme qui leur soit entièrement dédié. Six disciplines sont délimitées: art dramatique, arts visuels, cinéma, danse, littérature et musique.

Désintéressement communicatif
«Il fallait un programme de dimension internationale, qui intègre la notion de durée. Nous voulions contribuer à la création d'un patrimoine artistique donnant une place importante à la génération montante. Le mentorat s'étend sur une année, car, en horlogerie aussi, il faut du temps pour créer une montre. Cela passe par la notion de métiers, de transmission de savoirs», relève Rebecca Irvin, responsable de l'équipe en charge du Mentorat artistique Rolex. Depuis 2002 et selon un rythme biennal, la marque offre à de jeunes artistes prometteurs du temps pour apprendre, pour mûrir et pour créer, grâce à la mise à contribution d'un maître appelé à s'investir durant une année dans une relation individuelle de parrainage.
Mine de rien, l'opération réunit du monde. Car, au départ de chaque nouveau cycle, 2010-2011 étant le cinquième, un Conseil, formé d'artistes et de spécialistes de renom, est constitué. C'est lui qui identifie les mentors potentiels, pour chacune des six disciplines. Les critères? Quelqu'un qui a une carrière, qui est appelé à passer à la postérité, qui a le potentiel de transmettre et, surtout, qui est encore en activité. «Nous voulions que ce ne soit pas juste une transmission technique, mais que le jeune puisse absorber les leçons de vie d'un grand artiste et non pas apprendre seulement comment gérer une carrière.» Puis, les personnalités sont approchées; elles devront, durant une année, guider un jeune artiste, baptisé le «protégé». «Un membre du Conseil les appelle, nous leur expliquons pourquoi nous souhaiterions qu'elles participent au programme», explique Rebecca Irvin. Une fois leur participation confirmée, les mentors choisissent leur protégé, sur la base d'une présélection de trois dossiers.
Enrichissement réciproque
Avant cette sélection, bien des mentors ont la même interrogation: «Et si, sur les trois dossiers, aucun ne me convient?» Il faut rassurer, expliquer qu'il y a suffisamment de «viennent-ensuite». A l'usage, c'est l'inverse qui se produit. Le mentor vit là sa première grande émotion, celle d'avoir à choisir entre trois jeunes talents, dont les motivations et les projets de vie l'inciteraient à tout mettre en œuvre pour éviter le départage. Si seulement il était possible «de ne pas se décider et de garder les trois»! Lors de la phase de conception et de mise au point des modalités du Mentorat artistique Rolex, l'équipe initiatrice était incapable d'imaginer quelle serait sa plus grande surprise. La plus encourageante aussi. «Après y avoir participé, les mentors nous disent qu'ils ont le sentiment d'en avoir plus retiré que leur protégé», relève Rebecca Irvin. Effectivement, le vaste programme d'échange, placé initialement sous le signe des conseils prodigués et de l'enseignement personnalisé, devient une relation véritable où chaque être se nourrit de l'autre.
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Cinéma: Mentor, Martin Scorsese, protégée, Celina Murga
Extraits tirés des propos recueillis par Karen Durbin* pour Mentor & Protégé Magazine, 2009 / traduction: Annie De Puy.

Par un doux après-midi d'été, la jeune réalisatrice argentine Celina Murga et moi sommes assises en tailleur sous un magnifique vieil arbre dans le parc d'un hôpital psychiatrique désaffecté datant du XIXe siècle, à Medfield (Massachusetts).
Entre nous, un magnétophone: nous parlons de l'expérience de Celina en tant que «protégée» de Martin Scorsese dans le cadre du Programme Rolex de mentorat artistique. Soudain, des talkies-walkies grésillent sur le terrain. Peu après, une élégante automobile noire nous dépasse à vive allure, et nous apercevons par la vitre arrière une masse drue de cheveux argentés. «Marty! dit joyeusement Celina Murga. Ils doivent être prêts à tourner.» Scorsese, qui a alors 67 ans, était encore trentenaire et à ses débuts quand trois films extraordinaires – Mean Streets, Taxi Driver et Raging Bull – le firent entrer au panthéon des grands réalisateurs américains, qu'il n'a plus quitté depuis.
Si ce New-Yorkais farouchement indépendant s'est vu refuser pendant des années la consécration suprême de Hollywood, son long-métrage Les Infiltrés raflait quatre oscars en 2007. Scorsese tourne alors une adaptation du thriller psychologique à succès de Dennis Lehane, Shutter Island, histoire d'un agent fédéral américain, joué par Leonardo DiCaprio, qui, enquêtant sur un hôpital où sont internés des psychopathes dangereux, se trouve pris dans une situation inextricable. […]
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Interview de Martin Scorsese
Qu'est-ce qui vous a fait accepter d'être un mentor dans le très prenant Programme Rolex de mentorat artistique? Quand je faisais mes études de cinéma à New York, au début des années 1960, j'avais obtenu une bourse pour aller cinq jours en Californie suivre le tournage d'une émission de télévision. Pendant que j'étais là-bas, j'avais demandé à observer le travail de certains réalisateurs, mais, à l'époque, cela ne se faisait pas. Alors, je me suis dit que si j'étais un jour en mesure d'offrir ça à des jeunes, je le ferais.
Comment cela se passe-t-il dans la pratique lorsque vous invitez des jeunes à travailler avec vous?
Je considère que si les protégés savent comment se comporter sur un plateau, c'est là qu'ils vont vraiment apprendre quelque chose. S'ils savent observer et poser les bonnes questions, et seulement au bon moment. J'aurais été un très mauvais protégé: j'aurais posé trop de questions, et tout le temps.
Sur le tournage de Shutter Island, vous avez donné à Celina Murga la chance extraordinaire de pouvoir être à vos côtés pendant que vous suiviez l'action sur le moniteur, depuis la tente bleue du réalisateur.
Oh, ces horribles tentes bleues!
Horribles? Elles sont magnifiques à voir, comme un pavillon royal.
C'est vrai, mais elles me rappellent une phrase de Stanley Kubrick. On lui avait demandé ce qui était le plus difficile dans la réalisation d'un film et il avait répondu: «Sortir de la voiture le matin.» Parce que c'est à ce moment-là qu'on entre dans la tente – là où se prennent toutes les décisions.
Celina est une personne vraiment charmante mais, en même temps, quand il s'agit de son travail, elle a une sorte de volonté incroyable.
Un réalisateur doit être comme cela – nous sommes des gens prêts à tout! Nous ferions n'importe quoi pour arriver à nos fins. Mais, sérieusement, il y avait en elle une force intérieure et quelque chose de très sûr, une très saine confiance en elle. Qu'elle se pose des questions ou pas, elle restera toujours sur la voie qui lui permettra de créer ce qu'elle a en tête.
* Karen Durbin est critique cinématographique pour l'édition américaine du ELLE. Elle rédige aussi régulièrement des articles consacrés au cinéma pour l'édition dominicale du New York Times.
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Pourquoi le Programme Rolex de mentorat artistique a-t-il été créé?
Le concept initial du Programme de mentorat est issu des Prix Rolex à l'esprit d'entreprise, lancés en 1976 pour encourager des hommes et des femmes dont les projets contribuent à améliorer les connaissances et le bien-être de l'humanité. À la fin des années 1990, Rolex a commencé à envisager d'étendre son action philanthropique aux arts. Après plusieurs années d'études et de réflexion, elle a conclu que la meilleure façon pour elle d'apporter une contribution substantielle à la culture serait de créer un programme international de mentorat.
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Les protégés
Les candidats soumettent des dossiers complets; ils doivent se filmer en vidéo, se présenter, donner des exemples de leurs travaux. Par domaine sont retenus entre 18 et 30 dossiers sur la base des critères suivants: talent, potentiel, clause du besoin et faisabilité. Seuls trois candidats, qui toucheront chacun une bourse de 5000 dollars, sont proposés au mentor. Le finaliste recevra pour son année 25 000 dollars, auxquels s'ajouteront ses frais de voyage. Il pourra disposer, s'il en fait la demande les années suivant son mentorat, d'une aide à la création d'un montant également de 25 000 dollars.
Le choix des mentors
Tous les deux ans est constitué un Conseil, formé d'artistes et de spécialistes de renom. Il a pour mission d'identifier les mentors potentiels. En tout, 60 à 80 personnes du milieu culturel mondial, qui reçoivent, en défraiement, une allocation de 5000 dollars. Parmi les mentors figurent Kate Valk, Youssou N'Dour, Martin Scorsese, Rebecca Horn, Wole Soyinka, Jiri Kylián, John Baldessari, Tahar Ben Jelloun, Anne Teresa De Keersmaeker, Stephen Frears, Julie Taymor, Pinchas Zukerman… Bien que ce ne soit pas la motivation de leur engagement, chaque mentor reçoit 50 000 dollars pour l'année mise à disposition du protégé.
