
Le site de Rolex, àPlan-les-Ouates. Environ 1800 personnes y travaillent, actives dans plusieurs dizaines de métiers. (L.BUSCARLET)
Fort Knox. Telle est l'impression du badaud à l'entrée du gigantesque site de Rolex à Plan-les Ouates. Une impression qui se révèle plutôt juste pour celui qui a la chance de pouvoir y pénétrer. L'immense façade de verre sombre du numéro un mondial de l'horlogerie dissimule en effet un univers lumineux des plus surprenants.
Et terriblement secret. «La discrétion est primordiale dans notre entreprise, comme dans l'ensemble de l'industrie de l'horlogerie», notait hier Patrick Heiniger, directeur général de Rolex.
Ancré sur ce principe, le groupe genevois a recentré dans les années 90 sa stratégie sur l'intégration verticale de ses fournisseurs en Suisse. Un choix qui s'illustre à Plan-les Ouates par le regroupement des activités recherche et développement, industrialisation, étampage et usinage. «En clair, explique l'attachée de presse Dominique Tadion, cela signifie que nous contrôlons complètement la fabrication de nos produits ».
En témoigne l'installation d'une fonderie au coeur même du complexe de Plan-les-Ouates. Ici coule un subtil alliage d'or, de cuivre et de platine, permettant à certaines montres Rolex de garder éternellement une belle couleur rose.
Un fait unique au monde, et ce n'est pas le seul. Au deuxième sous-sol du bâtiment sa cache le secret le mieux gardé de Rolex: l'impressionnant stock de l'entreprise. Entièrement automatisé, mesurant 12 mètres de hauteur, le stock a des airs de coffre-fort auquel seules les rétines authentifiées peuvent accéder.
Là, de multiples robots placent des milliers de pièces dans plus de 60 000 alvéoles et les distribuent par rail dans les différents ateliers en l'espace de huit petites minutes.
Un environnement de science-fiction que certaines industries telles que l'automobile ou l'aéronautique envient au groupe genevois. «Nos conditions de travail sont exceptionnelles et permettent une communication idéale entre les différents métiers exercés dans ce complexe», explique Dominique Tadion. Autant d'avantages qui permettent à Patrick Heiniger d'envisager la croissance de son groupe en 2007 de façon «réjouissante».
Tribune de Genève / Florence Noël / www.tdg.ch
Rolex, dix ans de travaux pour rester le meilleur
Le principal fabricant de montres de luxe a complètement réorganisé et verticalisé son outil de production. L'occasion valait bien de lever (un peu) le voile du secret...
Les vitres teintées baignent de lumière le bureau aseptisé comme un hôpital. Assis face à deux écrans d'ordinateur, l'ingénieur EPFL Olivier Blanc ajuste le microscope électronique à balayage sur un point large comme un dixième de cheveu et pèse sur une touche du clavier. Aussitôt, le profil de pics jaunes indiquant la densité des composants se modifie. Le coupable a été trouvé! Une trace infinitésimale de titane a pollué la coulée. C'est à cause de lui que sont apparues des micro-traînées au polissage de l'alliage 904L.
La scène ne déparerait pas la série télévisée «Les Experts», où l'élucidation du crime relève de la high-tech esthétisante. Elle se passe à Plan-les-Ouates (GE), dans la nouvelle unité Rolex pour la fabrication des boîtes et bracelets de montres. Epilogue de ce mini-feuilleton policier: suite au contrôle sur un échantillon identique à celui décrit plus haut, dix tonnes d'acier ont été retournées à l'expéditeur...
Descendons en ascenseur au deuxième sous-sol et passons une porte de coffre-fort qui rendrait jalouse la Banque nationale suisse. La scène qui se déroule devant nos yeux pourrait, cette fois, surgir de Star Trek. Des bras-robots glissent en silence entre les 60'000 alvéoles de deux silos hauts de 12 mètres, pincent délicatement une pile de plateaux et les emmènent dans les entrailles du monstre. Il n'y a pas âme qui vive, et bien plus d'or derrière ces vitres blindées que dans le coffre de l'oncle Picsou. Combien, au juste? Jacques Baur, ingénieur spécialiste en matériaux venu de l'EPFL et d'Alusuisse pour coordonner la recherche et développement de Rolex, donne en souriant la réponse standard: «Nous ne fournissons pas ce chiffre».
Prenons déjà ce qu'on nous offre. Rolex ouvre ses portes! C'est à peu près la première fois en cent ans d'histoire. La discrétion de cette entreprise appartenant à une fondation privée est si légendaire qu'elle est devenue objet de plaisanterie interne. «Nous parlons moins que d'autres, cela entretient le mythe», sourit le grand patron Patrick Heiniger au cours des 8 minutes 50 secondes d'entretien qu'il accorde aux journalistes dans un grand salon boisé au sommet de la tour des Acacias. Une tour dessinée en 1961 par les architectes Addor et Julliard, qu'il s'agissait de rénover et d'agrandir tout en respectant cet immeuble classé. Qu'à cela ne tienne: on l'a enveloppé d'une seconde «peau» de verre et rehaussée au passage de trois étages.
On ne fera pas à Rolex l'injure de penser que le leader mondial de l'horlogerie de luxe a besoin de montrer ses locaux pour relancer ses ventes. Là encore, pas de chiffres, sinon ceux du Contrôle officiel suisse des chronomètres (la plupart des mouvements de la maison, fabriqués à Bienne, passent par cet institut): Rolex en a certifié 667 080 l'an dernier, trois fois plus qu'Omega. Si la marque dévoile ses bâtiments - vastes, fonctionnels, tous refaits ou construits selon les mêmes codes architecturaux - c'est parce qu'elle achève cette année un mouvement de concentration et de verticalisation titanesque qui aura pris dix ans. A Genève, le nombre de sites, qui avait grimpé à 19 au fur et à mesure que Rolex rachetait des fournisseurs (Beyeler & Cie pour les cadrans, Gay Frères SA pour les bracelets, etc.) a été drastiquement réduit à 3.
Saluons l'engagement sur le long terme! Il faut avoir les reins solides et croire au potentiel de la marque pour oser pareil effort. Le montant de l'investissement n'est évidemment pas divulgué, mais il porte sur des centaines de millions de francs. En termes d'emploi, Rolex représente 7000 personnes dans le monde, dont 5400 en Suisse.
Parmi celles-ci, plus de 200 travaillent dans la recherche et le développement. Paradoxal, pour une marque dont le produit-phare, l'Oyster, remonte à 1926? Oui et non. Les mille et quelques brevets de Rolex concernent souvent des améliorations imperceptibles à l'œil nu, comme le nouveau spiral Parachrom à base de niobium, zirconium et oxygène. Ou un nouveau système de fermoir plus confortable, plus résistant: le vrai chic d'une Rolex - qui la distinguera toujours des contrefaçons - est qu'on peut la porter sans dommage pour se baigner dans la mer ou monter à l'Everest. «Nous n'entrons pas dans la surenchère des complications, nous préférons travailler sur les bases», dit Jacques Baur.
La partie invisible de l'iceberg R & D concerne les processus de production. Rolex maîtrise désormais tous ses composants. Elle est autonome. Ses usines ultra-sophistiquées gèrent les stocks et les flux selon les meilleurs standards. Dominer le «comment faire»: c'est le secret du «mieux faire».
Derrière le succès, une idée de génie
Parlez de Rolex autour de vous, et vous obtiendrez des réactions contrastées. Il y a ceux qui trouvent les montres d'occasion Rolex trop massives, bonnes pour les nouveaux riches. En face, il y a les aficionados qui connaissent presque par cœur les 170 modèles et 3200 combinaisons de la ligne Oyster.
Tous s'accordent sur un point: en matière de fiabilité, on fait difficilement mieux. Et puis ce nom, orné d'une couronne, si reconnaissable sur le cadran: quelle idée de génie!
Il n'existe aucun document attestant de manière irréfutable la genèse de cette trouvaille. Dans Rolex, il y a le rappel sonore de «horlogerie» et le «ex» de «exquisite», un terme souvent utilisé en référence au luxe au début du siècle passé.
Rolex, c'est aussi la Rolls des montres, mais là, il ne s'agit probablement que d'une heureuse coïncidence, même si la naissance de la prestigieuse marque automobile, en 1906, a précédé de deux ans seulement l'enregistrement du nom Rolex.
De ses origines anglaises, l'entreprise conserve le goût de l'«understatement». Alors que la plupart des concurrents font admirer les horlogers penchés sur leurs tourbillons, Rolex se paie le luxe de montrer... l'atelier où sont fabriqués les bracelets métalliques, petite usine à lui tout seul, où un tour multibroches développé «maison» crache des attaches minuscules d'une folle complexité.
Là est le message: nous pensons à tout, rien n'est laissé de côté. Patiemment, Rolex a rassemblé toutes les pièces du puzzle, les a polies à ses standards et réassemblées en un outil redoutablement efficace. En ce moment, l'horlogerie de luxe fait un tabac, tout le secteur rigole. Un ralentissement viendra, inévitablement. «L'expérience montre que nous résistons mieux dans de pareils moments», dit un cadre de Rolex. Surtout avec sa puissance industrielle.
L'histoire a commencé à Londres
1881: Naissance de Hans Wilsdorf en Bavière. Il devient orphelin à 12ans.
1905: Hans Wilsdorf crée à Londres une société spécialisée dans la distribution de montres. Très vite, il croit au potentiel de la montre-bracelet.
1908: Le nom Rolex est enregistré.
1910: Première montre-bracelet de la marque certifiée en Suisse.
1919: La marque s'établit aussi à Genève, 18 rue du Marché.
1926: Invention du premier boîtier étanche, «Oyster».
1945: Invention du Oyster Perpetual Datejust: la date apparaît sur le cadran d'une montre-bracelet.
1931: Premier mouvement automatique, le Perpetual Rotor.
1992: André Heiniger prend la tête de l'entreprise.
1995 (environ): début du processus de verticalisation.
2006: Achèvement des travaux de réorganisation des sites.
Les navires de luxe
Mer d'huile pour l'industrie du luxe. Trois événements d'actualité confirment l'état de grâce. Rolex ouvre les portes de ses usines réorganisées - c'est en soi un événement pour cette entreprise à la discrétion proverbiale - et les visiteurs découvrent, bouche bée, la taille et la perfection d'un outil industriel qui fait entrer l'horlogerie dans une nouvelle dimension. Deux jours plus tard, Givaudan annonce le rachat de Quest pour 2,8 milliards de francs. Dans une semaine, Swatch Group, qui vient de créer la Cité du Temps à Genève, inaugurera une nouvelle boutique Omega avec Nicole Kidman.
On peut voir dans cette succession de nouvelles le signe d'une conjoncture particulièrement porteuse. Les bonus du secteur financier autorisent des dépenses somptuaires...
N'y voir que cela serait cependant une marque de myopie. Derrière les travaux d'Hercule de Rolex transparaît la volonté de faire la différence non pas sur un lustre, mais sur vingt ou trente ans. Ses 200 ingénieurs en recherche et développement comptent une belle brochette de docteurs EPFL - l'entreprise a d'ailleurs financé à hauteur de 50 millions le futur «learning center» de la haute école.
Quant à Givaudan, la société ne fait pas que des parfums, mais aussi les arômes que nous goûtons sans le remarquer plus de dix fois par jour. C'est aussi une structure multinationale qui a été complètement repensée pour aboutir à une hiérarchie aussi plate que possible. Son concurrent Firmenich, plus discret, a également passé par un processus de modernisation remarquable.
C'est dans le gros temps qu'on teste la résistance des navires. Ceux du luxe, où travaillent plus de 10000 personnes rien qu'à Genève, ont connu ces dix dernières années une transformation dont l'actualité de ces jours ne donne qu'une faible idée. Elle est nécessaire pour affronter une mer qui ne sera pas toujours aussi clémente qu'aujourd'hui.
Le Temps / Jean-Claude Péclet / www.letemps.ch