Le Matin Dimanche - 3 avril 2011
Titus Plattner
Le Rolex Learning Center n'est pas s eulement une audace architecturale. Dans le petit monde académique suisse, jamais un édifice aussi central ne s'était vu baptiser du nom de son sponsor. Mais voilà que sous l'impulsion de son président, Patrick Aebischer, l'EPFL l'a fait. Cela a permis de construire un bâtiment à plus de 110 millions de francs, alors que la Confédération n'en a dépensé que 60 millions – le prix qu'aurait coûté une bibliothèque traditionnelle.

Jusqu'à présent, toutefois, la somme versée par Rolex pour accoler son nom au Learning Center n'avait jamais été rendue publique. Pour des raisons contractuelles, l'EPFL s'est toujours limitée à dire que le groupe horloger était son sponsor le plus important. C'était sans compter un audit mené par le Contrôle fédéral des finances. «Le Matin Dimanche» a pu prendre connaissance de ce document se penchant sur la gestion immobilière de l'EPFL. On peut y lire qu'en mai 2006 déjà, Rolex s'est engagé pour la coquette somme de 33 millions de francs afin d'obtenir les bonnes grâces de l'EPFL.
En clair, cela correspondait au tiers du prix du bâtiment, devisé à l'époque à 100 millions de francs (au final, le bâtiment en coûtera 110 millions, car il a fallu notamment adapter la climatisation et revoir la statique). Si commercialisation de l'espace public il y a eu, force est de constater qu'elle n'a pas été bradée.
Les étudiants avant tout
D'autant que la participation phénoménale de Rolex ne lui donne pas tous les droits. Il y a les trois horloges frappées de la marque placées à l'intérieur du bâtiment ainsi que son nom dans toute communication officielle de l'EPFL. Et bien sûr, l'entreprise est la bienvenue au Rolex Learning Center pour faire des shootings publicitaires ou organiser des événements. Mais, comme pour d'autres sociétés qui voudraient utiliser les lieux, l'école y met des limites. «Nous avons ainsi interdit certains événements proposés par des sponsors durant les mois d'examens pour que les étudiants puissent se concentrer, explique le directeur de la communication de l'EPFL, Jérôme Grosse. C'est une période très sensible et pour nous les étudiants passent avant tout.»
Auditeurs fédéraux critiques
Du reste, les trois experts du Contrôles fédéral des finances n'ont pas du tout critiqué la somme payée par Rolex. Ils ont en revanche épinglé l'EPFL, notamment parce qu'elle ne disposait pas du contrôle interne adéquat pour mener à bien d'aussi grands projets. «Nous avons déjà pris des mesures, par exemple en renforçant les processus de contrôle et l'organisation de nos projets de construction», rétorque Jérôme Grosse.
Il faut savoir que l'EPFL a beaucoup construit ces cinq dernières années et qu'elle continue avec un énorme projet à 225 millions de francs: le futur centre de conférence, avec les 500?logements pour étudiants attenants, qui sera terminé en 2013. Du coup, son service immobilier a connu une certaine surchauffe. Et il a fallu engager du personnel et un chef de projet supplémentaire pour les constructions. «L'essentiel pour nous est qu'aucun manquement grave n'ait été constaté dans nos services», poursuit Jérôme Grosse.
Un autre reproche est le risque financier pris par l'école: le 12 mai 2006, au moment de la signature du contrat avec l'entreprise chargée de réaliser les travaux, «les engagements au titre de sponsoring ne totalisaient que 33 millions de francs».
A ce moment-là, les 50 millions de la Confédération et les 17 millions de sponsoring manquants n'étaient pas encore formellement garantis. Selon le Contrôle des finances, «cette manière de procéder contrevient […] à la loi sur les finances de la Confédération».
«Nous avions 83% des fonds fermes et près de 95% en tenant compte des promesses de sponsoring», rétorque Jérôme Grosse. Sans compter qu'au décompte final, l'école a même dépassé la cible (51,7 millions au lieu de 50). Selon le directeur de la communication de l'EPFL, la logique du sponsoring et de ces grands projets fait qu'il faut avancer à partir d'un certain seuil pour éviter des surcoûts financiers et un désengagement des sponsors.
En clair, entre la nécessité d'être exemplaire et le besoin d'entreprendre, l'EPFL a choisi. «Et si nous n'avions pas trouvé les fonds manquant, conclut Jérôme Grosse, nous aurions toujours pu revoir une partie du projet à la baisse.»