Jack Forster

C'était un autre temps. Le courant alternatif passait dans la cire des bougies. Inventées avant l'électricité, les premières montres à répétition avaient pour fonction d'indiquer l'heure à discrétion dans la nuit au moyen d'un code sonore, sans devoir allumer de chandelle. Elles évitèrent de nombreux incendies. Aujourd'hui, leurs mérites acoustiques suscitent de nouvelles vocations de collectionneurs... de timbres.
Dès leur invention ou presque, les montres possédaient un mécanisme de sonnerie ”, affirment Cecil Clutton et George Daniels dans leur ouvrage “ Watches ”. Depuis fort longtemps également, un grand nombre de ces garde-temps à sonnerie sont des montres dotées d'une fonction réveil. Il est intéressant de relever à cet égard que les premiers horlogers français semblaient préférer les mécanismes qui sonnent les heures alors que leurs confrères allemands ne dissimulaient pas leur prédilection pour les réveils. Libre à d'aucuns d'y voir le reflet d'un caractère national. Quoi qu'il en soit, l'un des plus anciens exemples connus de ce type de garde-temps date vraisemblablement d'une période située entre 1525 et 1550, époque où l'horlogerie n'en était encore qu'à ses balbutiements.
Il s'agit d'une montre allemande en laiton, dotée d'un rouage en fer, qui possédait une complication réveil sous la forme d'une cloche presque aussi grande que le boîtier. Equipée d'un échappement à verge avec régulateur en soie de porc et dépourvue de spiral, elle correspondait selon toute vraisemblance à la description donnée par Daniels et Clutton des premiers mécanismes horlogers qui, à les croire, se caractérisaient par une marche calamiteuse et une précision erratique de l'ordre du quart d'heure dans le meilleur des cas. Cependant, en un âge où les habitants du Vieux continent, dans leur immense majorité, ne pouvaient prendre connaissance de l'heure que de manière acoustique en tendant l'oreille pour compter les sons lointains et plaintifs d'une cloche d'église, cette innovation incarnait le dernier cri de la technique en matière de ponctualité.
Parfois considérée par des esprits chagrins comme le parent pauvre des complications à sonnerie, la montre réveil recèle néanmoins des difficultés de conception spécifiques, car elle remplit une fonction que ses cousins plus complexes – et en règle générale terriblement plus coûteux – la répétition minutes et la grande ou la petite sonnerie ne s'abaissent pas à accomplir, comme si une tâche aussi triviale était indigne de leur hautaine grandeur. Une montre à répétition ou à sonnerie est habituellement un objet poétique, un caprice d'amateur et une création horlogère particulièrement délicate et onéreuse à posséder. Et c'est peut-être la raison pour laquelle il leur est rarement fait reproche de cette carence dans l'éventail de leurs fonctions, à tout le moins depuis l'invention des aiguilles luminescentes qui les rendirent soudainement obsolètes. Comme elles sont usuellement utilisées sur le mode silencieux, leurs propriétaires sont souvent tenus de requérir le silence avant de faire écouter leurs sonorités musicales, à l'instar de fiers parents qui exigent un recueillement religieux avant l'entrée en scène de leur enfant prodige. Pragmatique, la montre réveil possède, pour sa part, une mission qu'il lui importe de mener à bien car elle n'est utile que dans la mesure où elle est entendue. Pour mériter son nom, un réveil doit être en mesure non seulement de percer le bruit et l'animation de la vie quotidienne, mais également de transpercer le brouillard du sommeil afin d'arracher son propriétaire, qu'il le veuille ou non, des bras de Morphée. Au regard du tintinnabulement charmant et éthéré qui a forgé la réputation des garde-temps à sonnerie et à répétition minutes, un bref instant de réflexion suffit à réaliser qu'une autre approche horlogère est requise pour qu'une montre réveil puisse exercer convenablement son office, aussi désagréable puisse-t-il parfois paraître.
Et, contrairement à d'autres complications, la miniaturisation n'a jamais constitué dans ce domaine de difficultés insurmontables. En 1912, la marque Eterna présenta la première montre réveil, dont la carrière se solda cependant par un échec commercial retentissant car sa conception se fondait sur le système des timbres cathédrale alors utilisés dans les montres à répétition et dont l'intensité sonore n'était tout bonnement pas à la hauteur des exigences imposées à la fonction. Il fallut attendre 1947 pour qu'un esprit ingénieux trouve la solution à ce problème épineux. Robert Ditisheim, directeur des montres Vulcain, s'était intensivement penché sur la question et, après cinq années de recherche et de développement, il était parvenu à réaliser une montre réveil capable d'émettre un son suffisamment puissant. Selon les archives de la marque, il avait reproduit des expériences antérieures sur des timbres alors qu'il étudiait les facteurs qui influençaient le volume sonore de l'alarme.

Il finit cependant par se rendre compte que le son émis par les timbres métalliques n'était pas uniquement trop faible, mais qu'il était de surcroît étouffé par un boîtier que Robert Ditisheim avait l'ambition de rendre totalement étanche à l'eau et à la poussière.
Ce coup de génie de Ditisheim était double. Premièrement, il avait renoncé à l'idée d'utiliser un timbre cathédrale. Dans une renaissance du mécanisme utilisé par Breguet pour une montre répétition “ à toc ”, les marteaux de la nouvelle montre de Ditisheim ne frappaient pas un timbre, sinon une goupille logée verticalement dans une membrane qui recouvrait le mouvement dans son intégralité. L'accroissement du volume sonore ainsi obtenu était remarquable car le son émis était aussi puissant que celui d'une petite pendulette de réveil. Deuxièmement, la durée de la sonnerie pouvait s'étendre sur environ 25 secondes, davantage qu'il n'en fallait avec une telle intensité pour retirer du plus profond des sommeils son bienheureux propriétaire. Vulcain assure que cette conception d'une grande originalité provient de la patiente observation d'un grillon, insecte capable de produire des sons au volume disproportionné par rapport à sa taille. Le grillon réalise cette prouesse au moyen d'une action connue sous le nom de stridulation au cours de laquelle il frotte le bord de l'une de ses élytres sur la surface cornée de l'autre. Comme l'ingénieuse imitation de la nature avait enfin permis de doter une montre réveil d'une alarme suffisamment forte, il relevait d'une simple justice de donner à la nouvelle réalisation le nom de “ Cricket ”, le nom porté par le grillon dans la langue de Shakespeare. Pour que le son puisse se déplacer sans obstacle jusqu'aux oreilles du propriétaire, le boîtier extérieur était doté de quatre ouvertures destinées à en favoriser la propagation.

La nouvelle création connut un succès immédiat, tant et si bien que Vulcain devint synonyme de cricket et la montre Cricket le parangon de la montre réveil. Disponible dans une large gamme de styles (y compris la célèbre version féminine de 1958 baptisée Golden Voice), la Cricket fut l'une des montres-bracelets à connaître un succès qui ne se démentit pas pendant plusieurs décennies. Elle porta même le surnom de “ montre du président ” car un certain nombre de présidents des Etats-Unis avaient ceint leur poignet d'une cricket en or. Le plus célèbre d'entre eux fut probablement Dwight D. Eisenhower, qui conféra sans le vouloir une notoriété nationale à sa cricket helvétique à l'instant où la sonnerie se déclencha de manière tellement stridente qu'elle surprit une salle entière de journalistes lors d'une conférence de presse en 1956. L'ironie de l'histoire veut qu'Eisenhower eût élevé quelques semaines auparavant les taxes à l'importation perçues sur les garde-temps helvétiques afin de sauvegarder l'industrie horlogère américaine en grande difficulté ! D'un jour à l'autre, la cricket devint une vedette et la coqueluche de la génération des “ mad men ”. Aujourd'hui, Vulcain, qui s'est réinstallé au Locle, fabrique à nouveau la Cricket classic de 1951 avec un calibre réveil V10 qui est le descendant direct du mouvement original Cricket 120.
A l'évidence, un tel succès suscita de nombreuses vocations. Parmi les émules de la Cricket, l'une des plus connues est assurément la Memovox de Jaeger-Lecoultre. Elle avait été présentée en 1950 alors que la première Memovox automatique fit son entrée dans le catalogue de la marque en 1956 avec le nouveau calibre 815 qui affichait fièrement sa qualité de premier mouvement automatique doté d'une fonction réveil. Il est certain que les montres de plongée équipées d'une alarme figurent parmi les montres réveil de Jaeger-Lecoultre les plus convoitées par les collectionneurs. La première d'entre elles, la Memovox Deep Sea, apparut en 1959, mais la plus célèbre demeure sans conteste la Polaris de 1963 qui possédait un triple boîtier conçu pour assurer un volume sonore suffisant sous l'eau tout en garantissant l'étanchéité de la montre. Aujourd'hui, la manufacture Jaeger-Lecoultre continue de fabriquer une vaste gamme de montres réveil, à l'instar de la Memovox Tribute to Polaris, de l'AMVOX1 Alarm, de la Master Grand Réveil (qui offre le choix entre mode sonnerie ou vibreur) et de la Master Compressor Extreme World-Alarm.

De nombreuses autres montres réveil virent le jour au cours de la même époque que la Cricket de Vulcain et la Memovox de Jaeger-Lecoultre. L'une des innovations techniques les plus intéressantes était représentée par la montre réveil Pierce Duofon de 1956, qui possédait deux modes : un bourdonnement discret ou une alarme considérablement plus puissante. D'autres marques présentèrent également leurs modèles de montres réveil, telles que Roamer, Lanco, Favre-Leuba et Borel. Même Seiko ne fut pas en reste et réalisa une vaste gamme de montres réveil sous le nom de “ Bell-matic ”, avidement convoitées de nos jours par les collectionneurs. Même si nombre de ces marques figurent sur la liste des pertes enregistrées au cours de la crise du quartz, la renaissance de la montre mécanique a permis d'assurer qu'aucune complication ne reste inexplorée. Aujourd'hui, les montres réveil s'étendent des modèles pratiques et utiles aux réalisations de haute horlogerie, à l'image de la Réveil du tsar de Breguet, dévoilée en 2003, dont le cadran incarne à lui seul un tour de force avec ses sept motifs classiques de guilloché, et de la Sonata d'Ulysse Nardin, qui présente une combinaison unique de fonctions alarme. La sonata est la première montre réveil qui peut être réglée pour sonner à tout moment sur un cycle de 24 plutôt que de 12 heures et possède un compte à rebours qui affiche le temps restant avant l'activation de la sonnerie. Raffinement fascinant, le poussoir qui permet de faire avancer l'heure locale (le poussoir Gmt +/-) est relié au compte à rebours de la sonnerie, de sorte que le réglage à l'heure locale conserve la synchronisation du temps résiduel avant le retentissement du réveil. Les montres réveil ont même voyagé dans l'espace : en association avec l'horloger Paul Gerber, Fortis a créé la Cosmonauts Chronograph Alarm — le premier chronographe automatique au monde équipé d'un réveil mécanique – qui faisait partie de l'équipement officiel de la mission spatiale germano-russe MIR 97 en 1997.
Aujourd'hui, les montres réveil ne sont plus considérées comme les cousins de province de la répétition minutes et des grande ou petite sonnerie. Elles sont devenues des réalisations horlogères à part entière, dont la robustesse et la nécessité ne sont plus contestées. Si la Cricket de Vulcain et ses descendants figuraient naguère encore sur la liste des espèces en voie de disparition, la gestion horlogère du temps a retrouvé une place méritée au titre de l'une des complications les plus intéressantes et, indéniablement, de la plus utile de toutes.
