Femmes-sandwich

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Endiamantées, couvertes de parures, elles changent de marque-partenaire d'un battement de cil, parfois lors d'une même soirée.


WORLDTEMPUS – 6 juin 2011

Pierre Maillard  "Au delà des mots"


Chronique



L'expression "homme-sandwich" a été importée de l'anglais "sandwich-man" et introduite dans la langue française en 1881, venant remplacer le préalable "homme-affiche", usité depuis les années 1860. Bien qu'il soit aujourd'hui relativement rare de tomber sur un homme-sandwich, sorte de "ras-les-pâquerettes" de la réclame, tout le monde en a déjà croisé un. Son efficacité publicitaire reste pourtant à démontrer car, la plupart du temps, on ressent quelque gêne à croiser le regard du pauvre être humain ainsi réduit à être un simple support ambulant et dont la tête dépasse tristement d'un panneau aux couleurs criardes et aux slogans impératifs (SOLDES! PROFITEZ!). On se détourne donc assez rapidement, oubliant l'injection qu'il nous hurle en silence. Car un homme-sandwich, généralement, ça se tait et ça marche. C'est tout ce qu'on lui demande, arpenter en silence quelques rues en échange d'un salaire qu'on devine misérable. Pour être un bon homme-sandwich, point n'est besoin de cerveau: des épaules solides, une colonne vertébrale et une paire de jambes suffisent à la tâche. Degré zéro du travail, tout en bas, tout en bas de l'échelle sociale.

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Festival de pratiquantes

Mais voici qu'arrive le joli mois de mai et que refleurissent subitement, pour une dizaine de jours, une nuée d'hommes-sandwich, ou plus précisément de femmes-sandwich. Que s'est-il passé? Car on assiste à une métamorphose proprement stupéfiante. Ces femmes-sandwich, toutes plus belles les unes que les autres, n'arpentent plus les trottoirs des zones commerçantes où se presse une foule criarde, hagarde, tout occupée à la consommation la plus frénétique, mais défilent à présent entre des barrières derrière lesquelles se presse une nuée de photographes qui hurlent leur prénom à tout-va (comme s'ils les connaissaient personnellement!). De bonne grâce, ces femmes-sandwich pivotent alors sur leurs hauts talons et prennent de gracieuses poses au bas d'un escalier tendu de rouge. Nous sommes à Cannes, et c'est leur festival, le Festival des femmes-sandwich les plus connues au monde. Elles sont toutes là: Monica, Naomi, Lindsay, Isabelle, Kate, Paris, Milla, Laetitia, Kirsten, Uma… et tant d'autres.

En bonnes femmes-sandwich, elles restent ainsi muettes, debout, à vendre leur marchandise. Mais quelle marchandise peuvent-elles bien vendre? Un peu de tout, comme dans un bazar: des vêtements, des chaussures, des sacs, du parfum, du rouge à lèvres, des bijoux et bien sûr des montres. Mais le problème de leur efficacité publicitaire reste entier, comme pour leurs homologues hommes-sandwich. Non pas qu'on se détourne d'elles, vaguement gênés, au contraire, on serait plutôt tenté de ne pas en perdre une miette. A tel point qu'on ne regarde pas vraiment la marchandise qu'elles sont censées vanter. On les regarde elles et leurs vertigineux décolletés, et pas la petite montre à un million de dollars enroulée autour de leur poignet. Ça, personne ne la regarde. D'ailleurs personne ne sait quelle en est la marque, tout le monde s'en fout. D'autant plus que ces femmes-sandwich sont connues pour leur notoire et chronique infidélité, elles qui passent sans vergogne d'une marque à l'autre, et parfois dans la même soirée. On raconte d'ailleurs que leur éthique laisse parfois à désirer et qu'elles ne rendent pas volontiers la marchandise dont elles font la réclame. Imagine-t-on un instant un homme-sandwich ne pas vouloir rendre à son propriétaire le panneau qu'il a trimballé toute la journée? Impensable!

Infidélité de rigueur

Eh bien, c'est pourtant ce qui arrive au Festival des femmes-sandwich de Cannes. Je le tiens de source sûre. Certaines sont mêmes connues pour ça, ce qui ne les empêche pas de tenter à nouveau le coup auprès d'une marque gogo. Bon, me direz-vous, après le Festival, les journaux et les sites sont pleins de photographies dûment légendées, présentant Mlle Machin avec au bras une montre Truc. Mais allez sur un autre site ou achetez un autre magazine glacé, et vous verrez que j'ai raison: la même Mlle Machin vantera sans vergogne la montre Trucmuche. Je propose donc qu'on en revienne à plus d'efficacité et que désormais la montée des marches du Palais du Festival des femmes-sandwich se fasse à la traditionnelle, avec deux panneaux de bois léger sur lesquelles figurera en belles-lettres fluo le nom de la marque qui les paie. Et le rabais consenti. Tant qu'on y est.


Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star