Tribune des Art - Septembre 2009
Michel Bonel

A 67 ans, le parfumeur Serge Lutens fait toujours preuve d'un tempérament rêveur. Comme un très bon prélude à ses compositions olfactives, qui se distinguent par leur griffe élégante sous des noms qui portent eux aussi à la rêverie, à l'évasion. Comme ses deux dernières créations, Filles en aiguilles (cf.page 14) et Fourreau Noir. Des senteurs d'aiguilles de pins, de vétiver et de laurier, d'un côté; de fèves tonka et d'encens, de l'autre. Au fil de sa carrière, celui que l'on définit comme la coqueluche de ces dames a ainsi conçu une cinquantaine de parfums, la plupart unisexes, qui ont tous connu un joli succès commercial. Vingt-six sont distribués en Suisse par l'intermédiaire de la société Wodma, dirigée par Henri-Jack Dutertre.
Serge Lutens n'a que 14 ans quand il fait ses premières armes dans un salon de coiffure huppé de Lille, sa ville natale. A 21 ans, il monte à Paris où il collabore tout de suite avec le magazine Vogue, dirigé alors par Edmonde-Charles Roux qui lui demande de développer les secteurs coiffure et bijoux. Il enchaîne avec Harper's Bazaar, Jardin des Modes, Elle. Mettant la main à la pâte, il crée en 1968 un maquillage pour la maison Dior. Se fiant à son intuition, il mixe poudres, pâtes et couleurs. Une franche réussite. Célèbre tout à coup, il voyage autour du monde, du Maroc au Japon.
La rencontre décisive intervient en 1980, lorsque le groupe de cosmétiques Shiseido lui confie son image. “ J'en ai fait une marque ”, avoue ce créateur infatigable. Son premier parfum, Nombre Noir, est habillé de noir brillant sur noir mat. Un coup d'éclat suivi de nombreux autres. Ce qui fait qu'en 1992, Shiseido, en signe de reconnaissance, lui ouvre les portes des Salons du Palais-Royal, rue de Valois, à Paris. Un superbe écrin qui lui permet de se livrer à sa passion pour les senteurs les plus rares. Et une ruche bourdonnante, incontournable, pour ses nombreuses innovations olfactives qui font école. Des fragrances rares, élégantes, un rien mystérieuses, emmitouflées dans du papier de soie noir, qui, tout de suite, s'imposent.
Collections et familles olfactives fleurissent. Au total, trois collections: Beige, aux dix-sept fragrances, de Nuit de Cellophane à Miel de bois, Ephémère avec Bornéo 1834 et Collection Noire aux noms évocateurs comme Cèdre, Chypre Rouge, Daim blond et Serge Noire. Les cinq familles olfactives sont elles aussi placées sous le signe de la poésie et de l'évasion. Eaux Boisées, Eaux Anciennes, Les Somptueux, Fleurs nobles et Caractère. “ Le parfum, c'est d'abord une odeur et une mémoire qui s'inscrivent dans un itinéraire d'imagination et d'instinct. ” Dernière étape en 2000 avec la naissance de Serge Lutens, Parfums-Beauté qui fusionne l'ensemble de son expression artistique, sur laquelle s'adjoint en 2005, la ligne Nécessaire de beauté, Serge Lutens.
Mais sa vision de la beauté englobe tous les arts. Comme la photographie. Il réalise une série d'images en hommage aux grands peintres du XXe siècle: Léger, Picasso, Modigliani qui enchante, affirme-t-il, son mal de vivre. Et la botanique, dans laquelle Serge Lutens voit une analogie avec notre propre vie. “ Le mystère des plantes est un peu le nôtre. Il est fascinant de penser que certaines, dans le désert ou aux marges, subsistent par la simple humidité des rosées ou des vesprées. Leur suc ou leur sève, seuls, leur permettent d'affronter la terreur des climats chauds et la pauvreté des terres. On dit en parfumerie que ce qui produit la senteur noble est toujours issu de terres acides, sèches et pauvres. Je me méfie des odeurs grasses et faciles, qui peuvent pourrir et je privilégie d'ailleurs dans tout ce qui est odoriférant, ce qui reste attirant après être passé au feu… ”
