


COUPS DE COEUR 2008 : l'heure virevoltante de Pierre Kunz
Premier volet d'une série de cinq coups de cœur pour les meilleures montres de ce printemps 2008 : l'Infinity Looping de Pierre Kunz, qui nous propose une lecture non-conformiste de l'heure.
Nom : Pierre Kunz Infinity Looping. Pierre Kunz est une des neuf marques du groupe Franck Muller Watchland (Genthod), mais c'est aussi le nom d'un des horlogers les plus créatifs de ce groupe : il nous prouve ce printemps qu'il est en pleine forme.
Les raisons de ce coup de coeur ? On sait déjà que 2008 restera comme « l'année de la révolution horlogère » et Worldtempus a publié de nombreuses analyses à ce sujet. Un des traits majeurs de cette révolution horlogère est à trouver dans les lectures alternatives de l'heure.
Depuis cinq ou six siècles, l'heure est indiquée par des aiguilles, qui sont restées les descendantes directes des gnomons (éléments verticaux, ou « styles ») qui étaient autrefois plantées sur les tables des cadrans solaires et dont l'ombre permettait de définir l'heure. Les horlogers ont très vite tenté d'échapper à cette dictature des aiguilles, soit par des chiffres (les « heures sautantes » existent depuis le XVIIIe siècle), soit d'autres repères, mais le code horaire traditionnel (défini par l'angle des aiguilles quand elles circulent le long des répères du cadran) s'est imposé sur toute la planète. C'est même sans doute le code culturel le mieux partagé au sein de l'humanité.
Depuis plusieurs années, ces aiguilles n'ont plus vraiment la cote auprès des horlogers, qui leur préfèrent les chiffres (l'affichage digital mécanique est la grande tendance de ce printemps), les rouleaux, les disques, les cylindres ou même pas d'aiguilles tout court (concept Day & Night de Romain Jerome).
On peut donc apprécier la proposition de Pierre Kunz, qui se lance dans l'« heure virevoltante » avec son Infinity Looping. Il s'agit d'une montre au boîtier traditionnel, relativement sage mais très élégant par ses flancs cannelés, dont toute l'originalité réside dans le cadran. On y repère tout d'abord quelques heures « à la bonne place » : 12, 2, 4, 6, etc. Soit les heures paires. Les heures impaires sont situées vers le centre du cadran, derrière une sorte de route dentée circulaire sur laquelle circule une grande aiguille squelette.
Après un examen plus attentif, on découvre que cette aiguille squelette - qui fonctionne comme un pignon satellite sur une crémaillère fixe disposée au centre du cadran - porte elle-même une petite aiguille secondaire de couleur contrastée.
On s'intéresse ensuite aux chiffres portés sur le cadran et on réalise alors qu'ils s'inscrivent dans une sorte de ruban qui égrène les heures et les quarts d'heure en formant une ronde virevoltante autour du cadran.
Le coeur du concept d'heure virevoltante ou de « minutes virevoltantes » est précisément dans cette ronde qui entraîne les deux aiguilles (la grande et la petite) à décrire une sorte de ballet autour de la montre.
L'heure est en fait clairement indiquée par l'aiguille squelette, selon le code classique de l'horlogerie, mais les minutes – données par la petite aiguille de couleur – s'enroulent le long du « ruban » festonné : il suffit de « lire » entre les repères de chaque quart d'heure pour connaître le temps avec une précision de l'ordre de deux à trois minutes. Précision largement suffisante dans la vie quotidienne.
D'une grande élégance graphique, cette nouvelle interprétation du temps ne demande que quelques dizaines de minutes d'adaptation, le temps pour tout être intelligent de s'habituer à cette aiguille « virevoltante » satellisée autour du cadran.
Comme tout code horaire, cette heure virevoltante renvoie à une certaine conception du temps. On y perd la notion instinctive du temps passé (celle qu'on perçoit intuitivement dans les portions du cadran dépassées par les aiguilles habituelles) et aussi celle du temps à venir (l'espace qu'on calcule mentalement entre la position actuelle des aiguilles et un repère donné le long du cadran).
Du coup, on se trouve face à un temps libéré par la danse des aiguilles : ce n'est plus le cadran qui dicte la cadence du temps, mais la lecture attentive que je peux faire de l'aiguille virevoltante. Avec l'aiguille des heures qui respecte le code angulaire habituel, je me situe à peu près dans la journée, mais je n'ai de précision que si je le souhaite. Le temps n'existe donc plus que par l'importance que je lui accorde, et non par un code horaire conventionnel. Il s'agit ainsi de mon temps et de mon heure, non d'un rythme imposé par d'autres.
Pour ceux qui auraient des doutes sur le fonctionnement du mouvement, le cabochon central, qui porte le nom de la marque, tourne au rythme d'une rotation par minute, ce qui correspond – sans aiguilles – à la course habituelle des secondes sur un cadran. Apparemment simplissime, cette complication a tout de même réclamé une longue mise au point, notamment pour le calcul des rapports d'engrenages, puisque l'aiguille des minutes est entraînée par la course de l'aiguille des heures le long du satellite central.
Logé dans un boîtier de 44 mm sans ostentation, le mouvement automatique ETA assure une marche régulière à l'ensemble. Il existe plusieurs versions de cette Infinity Looping (platine, or gris, or rose, acier noirci, cadran blanc, cadran noir), qui est de plus facturée « décemment » pour une complication innovante et exclusive : à partir de 8 700 euros (13 900 CHF), jusqu'à 24 500 euros (38 900 CHF) en platine.
Coup de cœur donc, à la fois pour l'intelligence de la complication, pour sa rupture avec la tradition des codes horaires et pour l'élégance de sa solution esthétique.
Grégory Pons
Pierre Kunz, qui est un des co-inventeurs de la seconde rétrograde, n'en est pas à sa première tentative dans l'univers des aiguilles virevoltantes.
Sa « seconde virevoltante » nous avait beaucoup amusé, mais introduire de vraie rupture. Il est allé beaucoup plus loin cette année.
Les autres pièces de la collection 2008 témoignent d'une grande santé créative, notamment les aiguilles trirétrogrades instantanément remises à zéro (très copiées, elles sont désormais mieux protégées) et les tourbillons carrés, à cage et balancier carrés, qu'aucun horloger n'avait osé auparavant…

