Mathilde Binetruy

Petits poucets essaimant leurs grandes complications, ils ont trouvé audience auprès des puristes. leur histoire repose sur une association de talents, des idées fortes et de nouvelles approches de l'horlogerie. C'est encore loin l'Amérique ?
Tout le monde a été bizuth un jour. Un jour lointain pour certains, sombre pour tierces, lacunaire pour d'autres mémoires sélectives. Toujours est-il que chaque marque horlogère a un jour dû faire preuve de vaillance et d'humilité, que ce soit à l'arrière-plan d'une figure autoritaire ou contre les éléments. L'histoire de l'horlogerie foisonne de “success stories” qui feraient passer la fulgurante accession du nouveau locataire de la Maison Blanche pour le dernier Disney. Alors, peu importe que l'histoire ait pris un siècle et demi pour les uns ou un cycle bissextile pour les autres, ce qui compte c'est que tous ont un jour porté le bleu du temps.
Pour les petites marques qui poussent à l'ombre des grands chênes de Plan-les-Ouates, de La Chaux-de-Fonds ou de la Vallée de Joux, l'histoire s'écrit au quotidien. Dans les bureaux, point d'ateliers ancestraux à montrer en guise d'images d'Epinal. La passion est le terreau commun de toutes ces jeunes pousses pressées d'en découdre. D'aucunes se payent même le culot de répondre par l'ironie quand on les taxe de bluettes.
Hautlence, créé en 2004, ne fait pas de secret sur ses origines juvéniles. Mieux, la marque communique sur ses dates-phares comme autant de pierres à apporter à l'édifice d'une réputation en devenir. “2001. Premières fondations qui posent le principe de base : de nouvelles approches de l'affichage de l'heure et de l'examen des conceptions mécaniques qui peuvent y être associées. 2004. création de la marque Hautlence”. Pour assoir encore davantage son autorité en matière d'horlogerie, Hautlence a choisi de s'établir dans une “Watch Valley” - qui a vu naître bon nombre de marques aux noms évocateurs et dont le nom à lui seul intronise une manufacture - en prenant pour nom l'anagramme de Neuchâtel : Hautlence. La marque a pris corps à l'initiative de Renaud de Retz, Guillaume Tetu et Jean Plazenet. Hautlence s'est distinguée dans le paysage horloger par son affichage original de l'heure et complètement intégré dans le design de la montre. Quelle que soit la collection (HL, HLS ou HLQ), chaque montre comporte ce système particulier combinant efficacement une heure sautante et une minute rétrograde grâce à un brevet exclusif.
Une histoire qui ressemble à celle de Jean Dunand, née de la rencontre entre un homme de marketing et de création – Thierry Oulevay - et un horloger du sérail, constructeur de mouvements horlogers complexes, reconnu comme l'un des maîtres en la matière, Christophe Claret. Concevoir des produits uniques et innovants mariant technologies d'avant-garde et créations inspirées des années 20 et 30, tel est le défi que se sont fixé les deux partenaires. Réalisées uniquement sur commande, les montres s'inspirent des idéaux de l'Art déco, à savoir des géométries simples, un design fonctionnel et un artisanat d'art recourant à l'utilisation des matériaux les plus précieux et les plus rares. La production d'une année ? 50 montres vendues chacune au prix de 330'000 francs suisses (quelque 220'000 euros) et la cerise sur le gâteau en 2008 avec l'avènement d'un “Tourbillon Orbital”, dont la cage fait le tour du cadran une fois par heure.


C'est en estimant que si “en horlogerie tout a été fait, tout reste à inventer”. que Christophe Claret fonde lui sa société en 1989. Un seul mot d'ordre pour leitmotiv: “inutile de refaire ce qui a déjà été fait”. A l'instar de bon nombre de ses pairs en mal d'indépendance, Christophe Claret a longtemps été l'arbre qui cache la forêt. Auteur de pièces de haut vol, il a permis à des marques de s'offrir une légitimité dans la cour de la grande horlogerie, à l'instar de Guy Ellia, deLaCour et d'une foule d'autres sociétés qui préfèrent ne pas être citées. La plupart des montres dotées de complications extrêmement sophistiquées ou inhabituelles, quel que soit le nom inscrit sur leur cadran, proviennent des ateliers Claret, basés au Locle. Parmi les pièces prestigieuses dont il est l'auteur, Christophe Claret doit sa notoriété plus particulièrement à ses montres à carillon avec timbres cathédrales de deux longueurs et il est le seul à produire des mouvements à répétition minutes résistants à l'eau. Il conçoit et produit aujourd'hui des mouvements pour 15 marques prestigieuses.
La liste des prétendants ne s'arrête pas. Ils sont de plus en plus nombreux à briguer le sésame pour entrer dans la cour des grands. Si Franck Muller, François-Paul Journe ou encore Roger Dubuis sont parvenus à se faire un nom alors pourquoi pas eux. Reste que le talent ne constitue pas arrhes suffisantes pour s'assurer une place au soleil, une caution marketing demeure indispensable. C'est souvent le talon d'Achille de ces inventeurs fous. Peu enclins aux gros rouages de la communication des mastodontes horlogers, ils n'ont pas pignon sur rue aux salons horlogers, le SIHH et Baselworld. Privés de théâtre, ils redoublent néanmoins d'ingéniosité pour présenter leurs millésimes, n'hésitant pas à venir chercher leurs clients devant les Salons pour les conduire dans des lieux secrets, à l'abri des regards. A chacun sa carte maîtresse. Eux entretiennent le mystère et misent tout sur le produit, pépite brute. Et si on ne peut pas véritablement parler de concurrence, les grandes manufactures avouent néanmoins être quelque peu bousculées par ces bizuths moins marginaux qu'ils ne paraissent, grignotant peu à peu le marché prisé des grandes complications. Les fils ne sont pas loin de tuer le père.

#2 - Décembre 2008
Lire d'autres articles de Revolution: cliquez ici