HEURE SUISSE - No 111, mai-juin 2011
Rémy Gogniat, ancien journaliste, et Jean-Daniel Jeanneret, architecte du patrimoine
La Chaux-de-Fonds est une ville improbable, loin de tout enjeu géostratégique, à bonne distance des grandes voies de communication, une ville née au XIXe siècle, à 1000 m d'altitude, par la volonté d'hommes, plus exactement d'horlogers, qui ont voulu construire dans le Haut-Jura neuchâtelois une cité vouée tout entière à leur industrie. Construite par les horlogers pour l'horlogerie!

Espace, lumière, jardins, rues larges et droites, mixité sociale et d'affectation sont des caractéristiques fortes de ce paysage urbain singulier. Tout est fait pour l'horlogerie, qui demande une bonne lumière sur les établis, de bonnes rues pour rendre aisés les déplacements incessants des commis et des clients, et une bonne rationalité des constructions satisfaisant patrons et ouvriers. Les horlogers, véritables aristocrates prolétariens! Les plans d'urbanisme sont clairs, généreux, mais à dimension humaine. Il y a du pragmatisme dans l'esprit du lieu, mais aussi un certain respect de l'autre, qu'il soit riche ou pauvre, d'ici ou d'ailleurs.
On trouve des jardins partout, quand bien même la ville forme une île dans un océan de pâturages et de forêts. L'image peut paraître idyllique, pourtant certains trouveront trop de sobriété dans cet environnement urbain, qui, comme une montre, cache ses trésors à l'intérieur. Il faut du temps et de la curiosité pour s'imprégner du génie du lieu. Point ici de pittoresque médiéval, de rues étroites ou de dentelleries de pierre habillant les églises. Non, une ville à la fois laborieuse et ouverte sur le monde et ses idées. Un grand théâtre à l'italienne, une avenue large et sans fin, une fontaine voulue monumentale, des musées, de l'Art nouveau, quelques mondanités, une ou deux folies comme dans toute métropole qui se respecte. Ici, c'est LA métropole horlogère!
Ce destin incertain a fait de cette ville (et de celle, voisine, du Locle) un témoin singulier de l'ère industrielle. Pensez, deux villes seulement construites pour produire des montres, et qui les produisent toujours. Un patrimoine industriel vivant, c'est rare. Suffisamment rare pour que le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco les ait jugées de valeur universelle. Le 27 juin 2009, d'industrielles, les deux villes sont devenues «historiques» du fait de leur urbanisme horloger. Inscrites au panthéon de l'humanité! La Chaux-de-Fonds et Le Locle, deux villes construites par les horlogers pour compter le temps des hommes.

Heureuse fatalité
Il est difficile de comprendre pourquoi l'industrie horlogère a pris ses racines et s'est développée dans le Jura neuchâtelois. Hasard de l'histoire? Peut-être, mais aussi nécessité économique, conscience citoyenne, liberté d'entreprise, réseau d'émigrés, coût modeste de la main-d'œuvre, qualifications des habitants… Tous ces facteurs, et d'autres, ont joué un rôle important. Il n'y a jamais eu de volonté explicite d'une personne ou d'un groupe pour ancrer le cœur de l'industrie horlogère suisse dans cette région. Aujourd'hui, ce passé industriel conserve sa visibilité. Découvrir le paysage urbain particulier qu'il a façonné, c'est lire l'histoire même de l'horlogerie en se déplaçant d'est en ouest dans la ville, et arriver, tout à l'ouest, aux activités économiques modernes de la microtechnique, liée à l'horlogerie, et à ses diversifications rejoignant l'infiniment petit. Une industrie qui, si sa valeur se comptait hier au nombre de ses ateliers et de ses produits, s'impose aujourd'hui davantage par ses critères de qualité. Mais hier comme aujourd'hui, elle réunit toujours inventivité et esprit d'entreprise.
Cette évolution, qui tend vers l'excellence, hisse la montre suisse au rang d'objet de référence en matière d'horlogerie, y compris grâce à l'idée d'authenticité qui donne à l'objet une part de sa valeur. L'authenticité s'appuie autant sur la tradition des savoir-faire que sur la noblesse des matériaux, sur l'histoire des marques ou sur la localisation de la production. Dans le segment du luxe, cette idée d'authenticité va encore progresser pour devenir une valeur clé. Or, l'inscription de l'urbanisme horloger sur la Liste du patrimoine mondial consacre La Chaux-de-Fonds et Le Locle voisin comme des références essentielles. La notion de référence comme celle d'authenticité doivent s'appuyer sur des valeurs reconnues objectivement, officiellement.

Manufacturer un produit authentique dans un lieu authentique… voilà assurément une communauté de destin entre l'horlogerie et La Chaux-de-Fonds qui mérite d'être valorisée. L'horlogerie et cette ville se voient condamnées à une valorisation commune après l'inscription de l'urbanisme horloger sur la Liste du patrimoine mondial. Disons qu'il y a des fatalités plus pénibles.
