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Un Genevois dévoué à la Chine

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Cette année marque le 240e anniversaire de la naissance de Jean-Louis Richter. Un remarquable peintre sur émail qui oeuvra cinquante ans au sein de la Fabrique, notamment pour le marché chinois.

Cette année marque le 240e anniversaire de la naissance de Jean-Louis Richter. Un remarquable peintre sur émail qui oeuvra cinquante ans au sein de la Fabrique, notamment pour le marché chinois.

Chaque mois, Arnaud Tellier, directeur du Patek Philippe Museum, dévoile dans la «Tribune des Arts» une page des riches collections du musée.

par Arnaud TELLIER

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J'avais évoqué par le passé quelques aspects de la production des montres dites «chinoises» et la vie et l'oeuvre de grands peintres surémail ayant, entre autres, travaillé pour la Chine: Jean-François-Victor Dupont (1785-1863), Jean-Abraham Lissignol (1749-1819) et IsaacAdam (1768-1841). Nous nous intéresserons aujourd'hui à l'existence et à la production d'un autre artiste genevois de renom, Jean-Louis Richter (1766-1841), actif pour la Fabrique des années 1780 aux années 1830, et dont nous fêtons cette année le 240e anniversaire de la naissance.
Les éléments biographiques concernant sa carrière sont quasi inexistants. Par contre, son oeuvre est prolifique et a fait l'objet de quelques commentaires érudits.
Issu d'une famille d'origine allemande fixée à Genève au milieu du XVIIIe siècle, Jean-LouisRichter est né le 20 août 1766. Il est le fils de Jean Jost Richter (mort en 1792), graveur, bourgeois de Francfort-surle- Main, reçu habitant de Genève le 7 février 1766, et de Françoise Nicolarde ou Colette Pelaton, native de Genève; tous deux mariés le 16 février 1766 au temple de la Madeleine.

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Primroses, two bunches a penny (A un sou, mes deux poignées de primevères) d'après «The Cries of London» de Francis Wheatley (1747-1801), vers 1805. Inv. S-125. Peinture sur émail attribuée à Jean- Louis Richter.

Le couple a au moins cinq autres enfants: Marie (1768-1820), Jean- Louis (1769-1840), Jean-Marc (1773- 1774), Suzanne Judith (1774-1860) et Charles-François-Elie (1775-1842). Il est surprenant de voir que deux de ces enfants sont prénommés Jean- Louis, mais les actes de baptême confirment ce fait. Ils sont élevés dans le milieu d'artisans du quartier Saint-Gervais, là où sont regroupés la majorité des ateliers de la Fabrique. Les deux frères cadets de Jean- Louis Richter seront officiers au service de la France, effectuant l'un comme l'autre de très brillantes carrières.
En 1778, à l'âge de 12 ans, Jean- Louis entre en apprentissage pour six ans chez les frères Roux, Philippe-Samuel-Théodore (1756- 1805) et David-Etienne (1758-1832), dit Roux-Costantini, qui travaillent au décor de montres et de bijoux.
Le 11 juin 1792, Jean-Louis Richterépouse Jeanne Andrienne Elisabeth Koënig dit Roy, au temple de Saint-Gervais. Elle décédera à Genève neuf ans plus tard.
En janvier 1793, Riƒter (sic) est mentionné comme «peintre» sur la liste des citoyens genevois (première division) devant élire les 240 membres de la nouvelleAssemblée nationale. Ensuite, c'est une période de près de trente ans où les informations biographiques sont rares; chose surprenante puisqu'elle correspond à sa pleine phase d'activité créatrice et commerciale.
Dans une lettre du 11 mars 1810, Abraham Constantin (1785-1855), Premier peintre de la manufacture de Sèvres puis peintre sur porcelaine du roi de France, demande à ses correspondants genevois de lui fournir des couleurs: «N'achetez pas les couleurs de M. Richter, elles sont trop chères pour les acheter au hasard, achetez celles de Monsieur Vaucher [Gabriel-Constant Vaucher, peintre d'histoire et de portraits], elles me sont infiniment utiles, tâchez de les avoir…»
En 1820, Jean-Louis Richter estélu au Conseil représentatif de la Ville de Genève. Il fera une deuxième fois partie de cette assemblée en 1830.

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Jeux d'enfants, vers 1800 Inv. S-552. Peinture surémail attribuée à Jean-Louis Richter

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Le déchargement du navire, vers 1815/1820. Inv. S-151. Peinture surémail signée par Jean-Louis Richter.

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Le moulin à eau, vers 1815/1820. Inv. S-156. Peinture sur émail signée par Jean-Louis Richter et Aimé- Julien Troll.

Tabatières style Brunswick

En juin 1823, on trouve dans le rapport annuel de la Société des arts de Genève le nom de J.-L. Richter. A cette époque, on note un ralentissement d'activité dans le domaine de la production de la peinture sur émail. Fort heureusement, l'introduction, à Genève, de la peinture sur porcelaine permet à certains artistes un supplément d'occupation. Desémailleurs, comme Jean-François- Victor Dupont (1785-1863), s'y essaient, tout comme Abraham Constantin qui travaille à l'époqueà Florence et expose ses peintures sur porcelaine à Genève. Jean-Louis Richter, lui, est cité pour un autre nouveau style, venant de Berlin et de Brunswick; la peinture sur des objets en tôle et carton: tabatières, meubles de toilettes, nécessaires, etc. «M. Richter, dont les peintures sur bijoux sont recherchées à si juste titre, s'occupe depuis quelque temps presque uniquement de ce genre; ses ouvrages démontrent la supériorité que Genève peut obtenir dans cette industrie.»La production de tabatièresà l'imitation de celles de Brunswick, dure quelques annéesmais ne réussit pas à s'imposer à cause de problèmes inhérents à la fabrication du papier mâché adéquat et du vernis protecteur, et ce, malgré de nombreux efforts. Vers 1830, on utilise plutôt ce procédé pour orner des panneaux peints à l'huile incorporés sur les couvercles de boîtes à musique dont les coffrets sont en corne.

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Paysage idyllique, vers 1815/1820. Inv. E-07. Peinture sur émail signée par Jean-Louis Richter.

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Vue de la baie de Naples et du Vésuve depuis Chiaia, vers 1815. Inv. E-188. Peinture sur émail signée par Jean-Louis Richter.

En 1826, l'Almanach des adresses du canton de Genève, signale «Richter (J. L.), en l'Isle, No 243.». Deux ans plus tard, l'Indicateur genevois le mentionne comme associé avec un miniaturiste de quinze ans son cadet, Aimé-Julien Troll (1781-1852):«Richter et Troll, peignent sur émail et à l'huile, paysages, figures, fleurs, et en général tout ce qui concerne le bijou, quai de l'Ile, 243.» Ce partenariat semble remonter à au moins 1815. Le fait que Richter et Troll signent ensemble un émail peint en 1815, sans que leur association ne soit officielle, n'est pas étonnant, car ce genre de partenariat n'était pas automatiquement signalé au Registre du commerce. Ils figurent encore,à la même adresse, dans les almanachs de 1830, 1831 et 1835. Par contre en 1840, on trouve: «Richter, peintre en émail, Ile, 243.» et «Troll Aimé-Julien, peintre, Coutance, 142.» Leurs noms ne figurent plus dans les suivants (1844 et 1851).
Jean-Louis Richter décède, à presque 75 ans, à Genève, le mercredi 21 juillet 1841.
A cette époque, la Chine sombre dans la Guerre de l'opium (1840- 1842) quimet progressivement fin au commerce deGenève avec l'Empire du Milieu; une des plus belles pages de l'histoire de l'horlogerie et de l'émaillerie genevoise se tourne.

Fenêtres ouvertes sur l'Angleterre, l'Italie et la Suisse

L'oeuvre de Jean-Louis Richter est entièrement dévolu au travail de la Fabrique. Il peint principalement surémail des plaques incorporées dans des objets (tabatières, bonbonnières, boîtes à oiseau chantant, boîtiers de montres, bijoux, etc.), qui souvent sont destinées aux marchés chinois, turc, anglais ou italien. La plupart des mécaniques de ces luxueux objets sont réalisés par les Jaquet-Droz Leschot (actifs à Londres dès 1774 et à Genève dès 1784), les frères Rochat (associés d'environ 1800 à environ 1835), John Rich (actif à Londres et Genève de la fin du XVIIIe siècle jusque vers 1825),William Ilbery (actif d'environ 1780à environ 1830), ou les Piguet Meylan (associés de 1811 à 1828).

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Jeune fermière abreuvant ses bêtes, vers 1815/1820. Inv. E-162. Peinture sur émail signée par Jean-Louis Richter.

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Vue de Genève et du Mont-Blanc depuis Pregny, vers 1815/1820. Inv. E-08. Peinture sur émail signée par Jean-Louis Richter et Aimé-Julien Troll.

LeDr Hans Boeckh, conservateur au Patek Philippe Museum de Genève et spécialiste de la peinture surémail, a démontré que l'oeuvre de Richter peut se partager en trois phases, plus ou moins successives, chacune ayant des sources iconographiques distinctes.Dans la première, lemotif principal est souvent d'inspiration anglaise, reprenant les sujets de gravures dues notamment à William Hamilton (1751-1801) ou Peltro William Tomkins (1760- 1840). On trouve aussi à cette époque d'autres sources contemporaines, comme Johann Ludwig Aberli (1723-1786), Francesco Bartolozzi (1727-1815) ouAngelicaKauffmann (1741- 1807), mais aussi plus anciennes, comme Guido Reni dit «le Guide» (1575-1642) ouEustacheLesueur (1616-1655). Dans la seconde, ce sont les paysages italianisants imaginaires ou des vues d'Italie qui prédominent,à la manière de Claude- Joseph Vernet (1714-1789). Dans la troisième, Richter s'inspire de sujets représentant des paysages de Suisse ou de Savoie; certains tirés de compositions de Pierre-LouisDe la Rive (1753-1817).
Comme de nombreux peintres sur émail, Richter réalise ses émaux d'après des cahiers de gravures. Souvent, il combine sur une seule plaqueémaillée les éléments de deux ou trois d'entre elles pour recréer ses paysages (scènes marines, lacustres, rupestres, de chasse, etc.). Il peint aussi, mais plus rarement, des bouquets de fleurs. Une des grandes particularités de son travail est l'emploi d'émail transparent sur des zones flinquées (gravées à la main en«taille-douce» ou mécaniquement sur la plaque de base), qui donne, particulièrement dans les ciels, un dégradé incomparable rehaussé par le fondant si typique à la production genevoise.

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Patek PhilippeMuseum,
7, rue des Vieux-Grenadiers,
1205 Genève – Tél. 022 807 09 10.
www.patekmuseum.com
Ma-ve: 14 h-17 h. Sa: 10 h-17 h.
Fermé les jours fériés. Visites guidées:
en français, tous lesmercredis à 14 h 15;
en anglais, tous les vendredis à 14 h 15.

Tribune des Arts - Octobre 2006 - No345

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