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Tradition et innovation doivent avancer de front. C'est le signal univoque que la manufacture genevoise envoie en soutenant la création d'une chaire de micronanotechnologie à Neuchâtel.


WORLDTEMPUS – 6 avril 2011

Louis Nardin

«Durant ces 100 dernières années, les horlogers ont utilisé presque exclusivement l'échappement à ancre suisse, une invention datant du 18ème siècle!, s'exclamait Philippe Stern, Président d'honneur de Patek Philippe. L'horlogerie doit s'investir concrètement dans la recherche fondamentale et c'est pourquoi Patek Philippe soutient la création d'une chaire de recherche en micronanotechnologies.»
Mardi dernier, la manufacture genevoise officialisait son engagement dans la création d'une chaire au CSEM de Neuchâtel, rattaché à l'EPFL, l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Elle s'ouvre ainsi un accès privilégié à la recherche de pointe et à des outils de fabrication d'un niveau européen voire mondial comme l'expliquait Patrick Aebischer, président de l'EPFL – lire à ce propos les articles de la Tribune de Genève et de l'Agefi publiés sur Worldtempus.Patek Philippe_330340_0

Patek Philippe a été parmi les précurseurs dans l'utilisation de silicium. En 2006, elle s'associait déjà à Rolex et au Swatch Group pour mener des recherches dans ce domaine. Depuis, la manufacture genevoise a régulièrement présenté des développements horlogers à forte valeur technologique. Tout a commencé avec la mise au point du Silinvar, un type de silicium propre à Patek Philippe qui a permis de fabriquer le Spiromax, premier spiral en silicium, avant de poursuivre avec le Pulsomax, soit un ensemble ancre-roue d'ancre-spiral réalisé dans cette même matière. La semaine dernière, la manufacture dévoilait le GyromaxSi. Balancier sans serge et doté de deux contre-poids en or massif doublés de masselottes en or également, il est aussi réalisé en silicium et toujours au CSEM. Au passage, la roue d'échappement se voit dotée d'une double serge et de butées pour éviter la déformation des dents, garantir la concentricité, et éviter les chocs. L'ancre, redessinée, élimine les à-coups et dispose désormais de bras flexibles pour un autocentrage. En phase d'expérimentation à la manufacture, l'Oscillomax a été intégré dans le Calibre 240 – remontage par microrotor. La réserve de marche est passée d'environ à 47 heures à près de 77 heures. Mieux, le mouvement expérimental garde 90% d'amplitude au moment où la version originale s'est déjà arrêtée!
Le terme Oscillomax englobe l'ensemble de ces innovations, par ailleurs présentes pour la première fois dans le Quantième perpétuel «Advanced Research» référence 5550P – voir le dossier de presse.Patek Philippe_330340_1Chaîne de valorisation

Après Ulysse Nardin – à l'origine de la joint-venture Sigatec avec Mimotec – et Rolex – qui a investi plusieurs dizaines de millions dans le Rolex Learning Center de l'EPFL -, Patek Philippe crée un lien direct avec une unité de recherche fondamentale, et capable de produire des composants horlogers terminés. «L'EPFL travaille selon le schéma des chaînes de valorisation, explique Patrick Aebischer. Ce qui signifie que la recherche doit déboucher sur des applications concrètes et sur des processus servant à industrialiser la fabrication de ces nouveaux produits.» Pour la marque, cela représente un avantage déterminant tant le passage de la recherche fondamentale à la production représente souvent un défi à lui tout seul.

Cet engagement de Patek Philippe confirme d'abord que, même en maintenant la tradition horlogère au centre de son message, la manufacture ne joue pas de conservatisme et se positionne comme un leader dans la recherche horlogère. Ce choix influence pourtant l'identité de la marque. La technologie high-tech s'impose désormais comme un nouveau fondement. Nouveau car après avoir apprivoisé cet univers de recherche fondamentale en mettant au point le Silinvar, Patek Philippe entend pérenniser sa place d'acteur du domaine. Mieux, elle veut s'assurer sa position dans l'élite. Patek Philippe_330340_2Culture en mutation

Désormais donc, le geste traditionnel de l'horloger perdure mais il doit composer avec des pièces d'une nouvelle espèce et, entre autres, non modifiables comme le sont ceux celles réalisées en silicium. Le réglage, en particulier, s'en trouve changé puisque le spiral ne peut plus être touché. Derrière cet état fait transparaît un changement majeur dans la culture horlogère de la marque puisque la qualité chronométrique d'une montre dépendait, jusqu'alors, de son réglage. D'ailleurs, Patek Philippe mettait même sur pied l'année dernière un concours ouvert aux écoles d'horlogerie uniquement centré sur ce point. Autre signe du rôle central du réglage: des horlogers ayant participé au Concours de chronométrie du Musée du Locle en 2009 le confirmaient: la précision d'une montre tient pour beaucoup dans la qualité de son réglage. Même si les pièces intégrant du silicium restent confidentielles dans la production globale de Patek Philippe aujourd'hui, elles n'auront plus été l'objet de cette attention-là de la part d'un horloger.

Outre le réglage, il est aussi question de l'accès aux composants. Des pièces réalisées en maillechort, acier, laiton ou or peuvent être reproduites avec les outils usuels de l'artisan. Mais c'est chose impossible avec une roue en silicium qui mérite un processus de fabrication complexe et contraignant. Jusqu'à présent, plusieurs horlogers axés sur la tradition refusaient d'y faire appel avec comme principal argument que la montre devait être réparable en tout temps et les composants reproductibles sans contraintes excessives. Dans cette idée, le recours au silicium est donc impossible puisque les organes de fabrication auront peut-être trop évolué ou devenus obsolètes entre-temps et que les montres seront devenues irréparables.Patek Philippe_330340_3
Symbolisant l'héritage horloger traditionnel, Patek Philippe a donc décidé qu'au contraire, ces technologies étaient les seules à offrir un vrai futur à l'horlogerie. Et qu'il fallait donc encourager leur développement. Patek Philippe sous-entend également que, justement, même les générations futures pourront faire réviser leurs montres. Soit une preuve d'engagement cohérente par rapport à la philosophie de cette entreprise familiale mais néanmoins lourde en implications puisque la marque s'engage à disposer des pièces nécessaires.Options stratégiques

De la part d'un acteur aussi puissant du marché – Patek Philippe passe pour fabriquer plus de 60'000 montres par an pour un chiffre d'affaires dépassant le milliard de francs -, le signal est fort et appelé à impacter la concurrence entre les marques phares de la haute horlogerie.
Une concurrence alimentée par le marché avec les options stratégiques prises par d'autres acteurs d'importance. Omega, par exemple, équipe systématiquement ses nouveaux calibres de spiraux en silicium. Cette décision souligne la volonté de garder à l'interne un contact immédiat avec l'univers industriel de pointe.

La recherche d'une chronométrie améliorée pèse plus encore dans ce choix. Amagnétique, insensible aux variations de température, indéformable, le silicium élimine de nombreuses causes de troubles dans la marche du mouvement. Dès lors que l'accès aux grandes complications s'est démocratisé, les grandes maisons doivent se créer de nouvelles opportunités pour se distinguer. La chronométrie en est une, et même la plus déterminante finalement puisqu'une montre est d'abord un instrument de mesure.Patek Philippe_330340_4
A la chronométrie vient s'ajouter la fiabilité. «Une montre se doit de fonctionner parfaitement, précisait encore Philippe Stern. Ces technologies permettent d'optimiser la marche des calibres, il faut donc y recourir.» De plus, et l'exemple du calibre expérimental 240 doté de l'Oscillomax le démontre, le silicium permet des gains importants au niveau énergétique. Disposer longtemps d'assez de puissance est l'une des quêtes des horlogers. Les affichages par guichet, l'optimisation du fonctionnement de complications existantes ou l'allongement de la réserve de marche suffisent à justifier la création de moteurs plus endurants. L'augmentation du rendement d'un calibre grâce à l'Oscillomax joue également en faveur d'une réduction de l'épaisseur des calibres. Un fait particulièrement visible dans le cas de calibres à micro-rotor désormais plus robustes et puissants.

Stimulant clin d'oeil



Le montant du soutien financier apporté par Patek Philippe à la chaire en micronanotechnologies, resté confidentiel, permettra au moins l'engagement d'un professeur. La future chair pourra honorer des mandats de recherches pour d'autres firmes mais la manufacture genevoise aura de facto un accès privilégié, tout comme au centre de production, localisé sur le même site.
Si aujourd'hui l'accent est mis sur le silicium et ses applications, le futur de micronanotechnologie appliquée à l'industrie horlogère passera peut-être par les alliages métalliques amorphes, soit à structure non cristalline, annonce la doctoresse Antonia Neels, Senior project manager au CSEM. De là à dire que la recherche du 21e siècle explore des idées élaborées au 19ème avec l'invention du spiral en verre – structure amorphe aussi – il n'y a qu'un stimulant clin d'œil!

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