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Qui n'a pas son portrait du Roi-Soleil?

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Parmi les nombreux artistes qui peignirent des émaux à l'effigie de Louis XIV– qui les offrait à tous vents – il en est un, dit le Suédois, qui se distingue par ses oeuvres en relief.

Parmi les nombreux artistes qui peignirent des émaux à l'effigie de Louis XIV– qui les offrait à tous vents – il en est un, dit le Suédois, qui se distingue par ses oeuvres en relief.

Chaque mois,Arnaud Tellier,directeur du PatekPhilippeMuseum,dévoile dans la«Tribune des Arts»une page des richescollections du musée.

par ArnaudTELLIER

Louis XIV (1638-1715), roide France et de Navarre(1643-1715), avait pour habitudede distribuer sans compterson effigie. Si celle-ci se trouvenaturellement sur les monnaies émises à son nompendant toutela durée de son règne – le pluslong de l'histoire de France –, ilcommanda également auprèsde nombreux artistes son portrait,que ce soit sous la formede grandes compositions, ousous la forme de miniatures quisont insérées dans des «boîtes àportraits». L'une d'elles, conservéeau Patek Philippe Museum et réalisée par un certainSuédois, brille par sa beauté etsa rareté.
Contrairement à leurs noms,celles offertes par le «Roi-Soleil» sont en fait une sorte dependentif double-face. Aurecto, est placée sous un verre laminiature; au verso, se trouve lechiffre du monarque, soit deux«L» enlacés. Celles de la premièregénération (1660-1680)ont des cadres enrichis de diamants.Et si le roi n'offre pas detabatières car il ne prise pas le tabac, on rencontre parfois sonbuste sur des bracelets ou desbagues.
Les artistes chargés de multiplierson image pour être enferméedans ces précieux bijouxsont tous peintres sur émail. Selonles Registres des présents duRoi qui référencent les cadeauxdiplomatiques, on trouve lesnoms de Perrault, Jean (I)Petitot (1607-1691), Louis deChâtillon (1639-1734), Jean-Frédéric Bruckmann, dit leSuédois, et Jacques-PhilippeFerrand (1653-1732). Ad'autres fins, d'autres peintressur émail ont réalisé des miniaturesdu monarque: Henri Toutin(1614-après 1660), un dénommé «Notre», certainementAndré Le Nôtre, Jean (II) Petitot(1653-1702), peut-être Jacques-Antoine Arlaud (1668-1746), etc.

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Louis XIV (1638-1715), roi de France. Boîte à portrait de Louis XIV, pendentifdouble-face de forme ovale avec portrait en miniature et revers avec chiffre.Email moulé en relief et émail sur or, attribué à Jean-Frédéric Bruckmann(actif à Paris, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle). Paris, vers1695/1700. Inv. E-89. Dimensions: H. avec bélière 45,2 mm/l. 33,5 mm/Ep. 9,5 mm.

Jean-Frédéric Bruckmann invente un procédé

Les Registres des Présents duRoi ont été étudiés dans les années1880 par Alphonse Maze-Scencier, ancien inspecteur desmusées de Saint-Etienne(Loire) et fondateur du Muséede la céramique de cette villequi, le premier, identifial'émailleur surnommé le Suédois.Depuis, les colossaux travauxde Mme Michèle Bimbenet-Privat, ancien conservateuren chef auxArchives nationalesde Paris, aujourd'huiconservateur du Muséenational de la Renaissanced'Ecouen, permettentd'en savoir plus sur cet orfèvre actif à Genève, puis à Paris, à la fin du XVIIe siècle etau début du XVIIIe siècle.
Selon les sources, l'orthographede son nom varie: Bruck- mann, Bruckman, Brucman ouBrugmann. Il en est de mêmede son prénom: Jean-Frédéricou Jean-Friedrich. Il est souvent simplement indiquécomme «Suédois». A ne pasconfondre avec son presque homonyme,J. Burkmann ouBurckmann (1761-1828), originairede Fürth en Franconie, etqui travaille au début duXIXe siècle à Amsterdamcomme miniaturiste sur ivoire.
Jean-Frédéric Bruckmannest né à Stockholm, au milieudu XVIIe siècle, à une date inconnue.On ne sait rien de saformation. Il a peut-être été encontact avec les émailleurs etminiaturistes français, Jean (II)Toutin (1619-après 1660) etPierre Signac (vers 1623/1624-1684), tous deux au service deChristine Vasa (1626-1689),reine de Suède (1632-1654). Amoins qu'il n'ait côtoyé CharlesBoit (1663-1727), apprenti danscette ville entre 1677 et 1682.
On retrouve Bruckmann àGenève, où il est reçu habitant,le 11 septembre 1685, commemarchand joaillier. Le 8 février1686, il y est reçu maître orfèvre.Toutefois, on ne connaîtaucun de ses travaux genevois.
Il s'établit ensuite à Paris oùil est mentionné entre 1694 et1699. Il est l'auteur de portraitsde Louis XIV destinés aux Présentsdu Roi; ceux-ci sont réalisésdans une technique rare,l'émail en relief, et s'inspirentdes types métalliques (monnaieset médailles). Si le procédéest neuf, le choix d'uneeffigie du roi empruntée à l'art numismatique renoue avecl'ancienne tradition des présentsdiplomatiques, où les médaillestenaient une place prééminente.

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Artiste très sollicité

Le 10 octobre 1694, Louis Phélypeaux(1643-1727) hommed'Etat français, écrit à Pierre LeTessier de Montarsy (1647-1710), orfèvre du roi aux galeriesdu Louvre (1672): «Jem'adresse à vous, ne sachantpas si M. du Metz est à Paris,pour vous dire de m'envoyer leplus tôt qu'il se pourra, uneboëtte à portrait de huit centsou mille écus. Il faut que leportrait du Roy soit d'émail enrelief, de la façon du Suédois,en cas que vous en ayez enprêt.» Et le XIe Registre desPrésents du Roi (1690-1699)nous apprend que le 30 mars1695, Bruckmann reçoit 720 livrespour douze portraitsémaillés en bas-relief à 60 livres chacun. Idem, le 20 novembre1696. Le 28 août 1697 et le10 juin 1698, dix-neuf portraitslui sont payés à raison de 50 livreschacun. Le 2 décembre decette dernière année et le 4 avril1699, il remet encore dix-neufportraits qui lui sont comptés auprix de 60 livres. C'est donc aumoins 62 portraits émaillés enbas-relief du roi qu'il fait pourles présents diplomatiques.
En 1710, lorsqu'on lève lesscellés au domicile parisien dePierre Le Tessier de Montarsy,plusieurs mois après son décès,et que l'on fait récolement dustock de l'orfèvre, on compteencore «quinze portraitsd'émail en bas-relief de 60 livrespièce» et dans la cassette del'orfèvre «5 portraits du roi enbas-relief blanc faits par Brucman,suédois».
A la date du 22 février 1716,on trouve encore la mentiondans les Registres des Présentsdu Roi de «trois portraits enminiature peints par Bourmann», payés 300 livres. Il s'agitprobablement de Bruckmanndont le nom est écorché,comme cela arrive souvent dansles documents anciens. Et unesource biographique le cite encoreen 1718.

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Emaux surprenantsde finesse

Seules trois oeuvres de Bruckmannsont aujourd'hui répertoriées,dont une conservée auPatek PhilippeMuseum de Genève.Elle représente LouisXIV (Inv. E-89).
Il est difficile de cerner lafaçon dont opère Bruckmannpour produire ses émaux en reliefsur or. Le portrait, constituéd'une sorte de pâte d'émailbeige, est vraisemblablement moulé. Cette partie en bas-reliefse détache sur un fondd'émail noir posé sur une plaqued'or. Le roi est représentéde profil droit, portant une longueperruque et une armure à l'antique. Ce buste est probablementréalisé d'après unemédailledu règne. En se référantaux sources citées plus haut, l'ouvrage date des années 1695/1700. Le portrait est inséré sousverre dans une monture contemporaineen or et émail quirappelle celles de l'émailleurvirtuose Josias Belle (1628-1696). Celle-ci est sans doute letravail de Pierre Le Tessierde Montarsy. L'encadrementovale est ciselé et bordé d'unetresse. Le revers est orné duchiffre fleuronné du roi enémail peint blanc, rehaussé denoir et de rose, sur un fondd'émail bleu translucide quilaisse apparaître les stries concentriquesgravées dans l'or.
Autour, sur un fond d'or amati,figure une frise de rinceaux égalementen émail peint blanc rehausséde noir et de rose avecquatre motifs en émail verttranslucide. La bélière d'or estrevêtue d'émail bleu translucide,à l'instar du revers, avectouches d'émail blanc, ellesaussi rehaussées de noir et derose.
Cette seconde génération deboîtes à portrait apparaîtmoinsluxueuse que celle des années1660-1680, puisque les diamantsen sont absents. Lesémaux de Bruckmann, réalisésà partir d'un moule, ont l'avantaged'une confection rapide etdeux fois moins onéreuse queles portraits peints sur émaildes Petitot, tout en offrantl'avantageuse apparence d'unprécieux camée. Ses réalisationssurprennent par leur finesse.Elles sont le reflet dugoût de l'époque, qui évoluevers un classicisme dépouillé,où les couleurs froides prédominentau détriment des tonschauds et vifs auparavant envogue. Bruckmann est en sontemps vraisemblablement l'uniqueartiste capable de réaliser ce genre d'ouvrage.

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7, rue des Vieux-Grenadiers,
1205 Genève. Tél. 022 807 09 10.
Mardi-vendredi: 14 h-18 h.
Samedi: 10 h-18 h.
Fermé les jours fériés.
Visites guidées: en français,
tous les samedis à 14 h; en anglais,
tous les samedis à 14 h 30.
www.patekmuseum.com

Tribune des Arts - No348 - Février 2007

 

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