WORLDTEMPUS – 18 mai 2010
Louis Nardin
Ironie du sort, la Chine, qui obnubile aujourd'hui tant de CEO pour son potentiel commercial, était le premier marché de l'horlogerie européenne de la fin du 18e siècle et durant tout le 19e. A cette époque, les horlogers en duo avec les joailliers redoublaient d'audace et d'efforts pour façonner des montres et autres objets d'une beauté et d'une technicité stupéfiantes. Pour la première fois, le Musée Patek Philippe propose une exposition temporaire et exceptionnelle réunissant des pièces dites «chinoises» et dont certaines, issues de collections privées, n'avaient encore jamais été dévoilées!
La série de merveilles réunie par le Musée Patek Philippe à l'occasion de l'exposition «Le miroir de la séduction» révèle deux choses. D'une part, les artisans de l'époque étaient doués d'un génie quasi diabolique tant le résultat de leur travail explose de perfection, frisant même la surenchère d'ornements précieux dans certains cas. Qu'ils travaillent l'émail, soient graveurs, sertisseurs, peintres ou bijoutiers, ils étaient capables de combiner successivement leurs savoirs-faires pour faire émerger des œuvres des plus riches et délicates. De la montre de poche au pistolet gicleur de parfum en passant par des paniers animés, de fausses longues-vues ou encore des jeux pour enfants comme la quenouille, ils ne s'imposaient aucune limite. D'autre part, cette exposition est un hommage ardent aux hommes qui ont fait de l'horlogerie un art en soi. Et c'est un musée privé qui s'en est chargé! Avec des pièces issues de la collection Sandoz, d'autres sorties pour la toute première fois des armoires de la Fondation Hans Wilsdorf, l'institution propriétaire de Rolex, d'autres encore prêtées gracieusement par des collectionneurs privés, le vertige guette à la vue de tant de trésors. 
«Je reste émerveillé, confesse Philippe Stern, fervent collectionneur, fondateur du musée et ancien président de Patek Philippe. Jamais je n'aurais pensé réunir plus de 40 paires de ces montres dites chinoises. Une dernière pièce, faisant la paire avec une autre qui nous appartient, nous est même parvenue la veille de la présentation officielle.» Porteur d'une vision dépassant de loin les rivalités commerciales, le Musée Patek Philippe livre dans un décor riche une page d'histoire passionnante du patrimoine horloger.
Calibres à volutes
A une époque où l'Europe réalisait l'immense potentiel commercial que représentait la Chine, les hommes d'affaires cherchaient à obtenir les faveurs des élites locales à coups de présents somptueux. S'appuyant sur une coutume locale qui veut que les cadeaux se fassent toujours par deux, ils régalaient leurs interlocuteurs des créations les plus exquises. Appliquée à l'horlogerie, la tendance s'est traduite par des pièces réalisées par paires dites «miroir». Au contraire de la copie, la technique voulait que l'on reproduise le même décor mais inversé. Au passage, certains horlogers auront vite saisi les avantages de cette pratique et justifieront rapidement la seconde montre comme une alternative à la première si elle devait, par exemple, tomber en panne. La recherche d'une esthétique parfaite guidant les artisans, ils ont poussé leur art jusque dans l'âme des mouvements, par exemple en rehaussant d'or les éléments fixes des calibres pour les graver. Et toujours dans l'esprit de plaire, et d'impressionner, les futurs bénéficiaires, les ponts auront été dans certains cas festonnés, c'est-à-dire taillés en reproduisant de nombreuses courbes et volutes parfois même peintes ou émaillées. Enfin, c'est à cette époque que les horlogers modifieront leur façon de construire un calibre en passant d'une architecture «en cage» à celle, actuelle, de ponts fixés sur une platine – et que l'on surnommera même «mouvement chinois!»
"Le miroir de la séduction; Prestigieuses paires de montres "chinoises"", du 15 mai au 16 octobre 2010, Musée Patek Philippe