Tribune des Arts - Juillet 2010
Arnaud Tellier, conservateur du Patek Philippe Museum de Genève

Les premières relations diplomatiques du monde occidental avec la Chine sont établies sous le règne de Louis IX (1214-1270), dit Saint-Louis, roi de France (1226-1270). Celui-ci envoie un ambassadeur à Möngke (1208 ou 1209-1259), quatrième grand khan des Mongols (1251-1259), le petit-fils de Gengis Kha n (1155, 1162 ou 1167-1227), premier empereur (khagan) de l'Empire mongol (1206-1227). Dans un document conservé au British Museum, le rapport en latin de ce voyage (1252-1254) entrepris par Guillaume de Rubrouck (en flamand, Wilhelm van Rubroek; vers 1220-après 1293), dit Rubruquis, frère mineur franciscain flamand, nous permet de retrouver la trace de la première scène animée faite par un horloger lyonnais pour une personnalité chinoise. Le successeur de Möngke est son frère cadet Ku bilaï Kha n (1215-1294), grand khan des Mongols (1260), puis empereur de Chine (1280). C'est lui le fondateur de la dynastie Yuan (1280-1368) qui reçoit Marco Polo (vers 1254-1324) à sa cour (1275) et le charge de hautes fonctions. Dans son fameux récit le Livre des Merveilles du monde (avant 1307) accueilli avec un certain scepticisme par ses contemporains, il décrit de nombreux aspects de la Chine de l'époque mais ne nous parle pas d'horlogerie.
A la fin du XIII e siècle et au début du XI Ve siècle, avec l'entrée du christianisme latin en Extrême-Orient, apparaissent les premiers garde-temps. Giovanni di Monte Corvino (en français, Jean de Montcorvin; vers 1247-1328) est le premier “archevêque de tout l'Orient occupé par les Mongols” (1307). Ce sera le plus grand diocèse de la chrétienté, s'étendant de la mer de Chine aux Balkans. Il fonde à Cambaluc (nom donné par les voyageurs occidentaux du Moyen Age, notamment Marco Polo, à la capitale mongole de l'Empire chinois édifiée près de Pékin à partir de 1264; du mongol Khanbaliq “ville du khan”), où il réside depuis plusieurs années, une mission pour convertir cette partie du monde et y introduit l'horlogerie. Trois de ses lettres (1292-1293, 1305 et 1306), parvenues en Occident, sont alors très précieuses pour la connaissance de l'Inde et de la Chine.
La présence chrétienne établie par les franciscains dure jusque vers 1370. Elle disparaît peu à peu en raison d'un changement de dynastie. Les Ming (1368-1644) se montrent hostiles aux chrétiens, tandis que l'Europe, décimée par la grande peste, ne peut plus envoyer de nouveaux missionnaires.
La cloche qui sonne toute seule
Les Portugais qui découvrent les routes maritimes de l'Extrême-Orient (1514) vont, une fois installés à Macao (1557), commencer d'importants échanges commerciaux avec la Chine. Avec l'arrivée des missionnaires jésuites, Matteo Ricci (1552-1610) et ses compagnons, on voit la relance de l'évangélisation en Chine (1583). Ricci est l'auteur, avec la collaboration de lettrés chinois convertis, de nombreuses traductions d'ouvrages scientifiques, de cartes géographiques et de sphères célestes et terrestres. En 1601, il rejoint Pékin avec une grande horloge et une montre sonnantes. Wanli (1563-1620), empereur de Chine (1572 -1620), et ses fonctionnaires en sont émerveillés. Pour satisfaire la curiosité et l'engouement impérial pour “la cloche qui sonne toute seule” (zimingzhong), les missionnaires jésuites font venir d'Europe quantité de ces ouvrages. Mais ce n'est qu'au tournant des XVII e et XVIII e siècles, grâce aux intérêts communs entre Français et Chinois, que le marché de la montre va naître.
Kangxi (ou K'ang-hi; 1654-1722), empereur de Chine (1662-1722), de la dynastie des Qing (1644-1911), crée un atelier d'horlogerie placé dans les souterrains de son palace. Son règne de 61 ans, le plus long de l'histoire de Chine, n'est pas sans rappeler celui de son contemporain Louis XI V (1638-1715), roi de France (1643-1715), avec lequel il correspondait. Des horlogers viennent de tout le pays, sous la direction technique du frère François-Louis Stadlin (mort en 1740), natif du canton de Zoug (Suisse), qui passe trente-trois ans en Chine. A cette époque, la mission jésuite dispose d'un autre horloger, Gilles Thébault, arrivé en Chine en 1738. Le dernier grand horloger de la mission est Jean-Mathieu de Veniavon, fils de parlementaire, qui devient machiniste et horloger à la Cour, où il reste après la dissolution de la Compagnie de Jésus (1774). Les ateliers impériaux semblent produire un grand nombre de montres et d'horloges mais périclitent peu après la mort de l'empereur (1722). Dans les années qui suivent, les horlogers locaux ne construisent plus mais entretiennent les garde-temps de leurs prédécesseurs.
L'âge d'or d'un commerce prospère
C'est sous le règne de Qianlong (ou K'ien-long; 1711-1799), empereur de Chine (1736-1796), grand amateur d'art, que va réellement commencer un commerce horloger prospère entre Occident et Extrême-Orient, qui durera près de 150 ans. L'horlogerie de luxe londonienne, genevoise et du Jura Neuchâtelois joue un rôle capital à la fin du XVIII e siècle et durant tout le XIX e siècle comme fournisseur de l'Empire du Milieu. La période allant des années 1770 aux années 1840, peut être considérée comme l'âge d'or de ces échanges. Ce sont ces objets qui sont présentés dans le cadre de l'exposition thématique “Le miroir de la séduction”, au Patek Philippe Museum de Genève, jusqu'au 16 octobre 2010. La richesse et la variété des sujets représentés sur ces montres, aussi bien d'inspirations religieuses, mythologiques que simplement décoratives, donnent une bonne vision d'ensemble de ce qui est produit à cette époque pour ce débouché commercial. Horlogers, orfèvres, peintres sur émail et graveurs collaborent pour fabriquer de véritables chefs-d'oeuvre destinés à séduire les dignitaires chinois. La plupart de ces garde-temps, bien que très différents les uns des autres, présentent les caractéristiques uniques d'être produits par paires et pour beaucoup, de posséder un motif se faisant pendant en un effet de miroir!
Toutefois, les aléas de l'histoire font que ces objets (notamment les paires de montres) ont été éparpillés aux quatre coins du globe suite à des conflits: première guerre de l'Opium (1840-1842); seconde guerre de l'Opium (1856-1858); sac du palais d'été (Yuanmingyuan), près de Pékin, et occupation de cette ville (1860); conflit sino-japonais (1895); révolte des Boxers (1899-1900); puis, nombreux troubles politiques conduisant à la chute de la dynastie mandchoue des Qing (abdication du dernier empereur en 1912) et à la proclamation de la République populaire de Chine (1er octobre 1949). C'est ainsi que des troupes anglaises, françaises, allemandes, italiennes, autrichiennes, russes, américaines, japonaises et chinoises, ont pris possession, d'une manière ou d'une autre, de ces horloges et montres. Le temps passant, après maints héritages, ces garde-temps sont de retour sur le marché de l'art et font régulièrement la joie des collectionneurs et amateurs d'art.
C'est ainsi qu'aujourd'hui, nous est offert le privilège d'admirer la plus importante collection de paires de montres “chinoises” jamais dévoilée, en plein Genève, dans l'exposition du Patek Philippe Museum, laquelle s'accompagne d'un catalogue en français et anglais.
Le miroir de la séduction,
Prestigieuses paires de montres “chinoises”
genève
Jusqu'au 16 octobre 2010.
Patek Philippe Museum 7, rue des Vieux-Grenadiers.
Mardi-vendredi: 14 h - 18 h. Samedi: 10 h - 18 h.
Nocturnes et conférences:
Premiers mardis de chaque mois: 14 h - 20 h; conférences à 19 h.
Tél. +41 22 807 09 10.
www.patekmuseum.com
