Chaque mois, Arnaud Tellier, directeur du Patek Philippe Museum, dévoile dans la Tribune des Arts une page des riches collections du musée.
Retour cent vingt-cinq ans en arrière pour découvrir ce que fut un des grands rendez-vous internationaux horlogers: l'Exposition universelle de Paris, de 1878.

Après le Second Empire, en 1878, c'est sous la présidence de Mac- Mahon (1808-1893) que la IIIe République inaugure sa première exposition universelle; la plus sobre et la plus discrète des manifestations parisiennes (1855, 1867, 1878, 1889, 1900 et 1937), mais aussi la plus intellectuelle. Se tenant au Champ-de-Mars et au palais du Trocadéro, elle recevra la visite de 16 millions de personnes, alors que l'édition de 1867 n'aura attiré que 9 millions de visiteurs.
Le bâtiment principal se présente comme un grand rectangle renfermant des galeries en forme de damier, ce qui permet le classement des produits par nature dans un sens, et par nation dans l'autre. Les sections étrangères sont concentrées sur la «rue des Nations» où chaque façade illustre l'architecture nationale; le chalet suisse, moins exotique que l'Alhambra ou la pagode chinoise, est, au milieu de cette curieuse bigarrure, fort apprécié du public.
Comme dans toutes ces rencontres, le pays organisateur se taille la part du lion; la France étant, de par le nombre d'exposants, en horlogerie et branches annexes, la mieux lotie. La fabrique de Besançon parvient à maturité et la présentation de l'éminent chronométrier, Théodore Leroy, s'affirme comme la plus belle.
Du côté des horlogers
L'Angleterre n'est représentée que par trois ou quatre exposants; les Frodsham et Dent brillent par leur absence, alors que le chronométrier Victor Kullberg est bien là . Dans leur globalité, les Etats allemands ont renoncé à se montrer, les fabriques de montres de Glashütte, près de Dresde en Saxe, ne pouvant donc concourir.
Les manufactures américaines qui, depuis l'Exposition de Philadelphie en 1876, ont fait couler beaucoup d'encre, effraient à présent nettement moins les fabricants européens, notamment les Suisses. La colossale usine Waltham y montre une «exhibition» de ses produits, exemplaires par leur qualité et leur quantité.
Quant à la Suisse, elle reste la meilleure dans le domaine de la montre de qualité. Les fabriques de l'arc jurassien et de Genève ont parfaitement préparé leurs expositions où ils dévoilent tout leur savoir-faire.
Les écoles d'horlogerie sont à l'honneur. Pour la France: Besançon et Cluses. Pour la Suisse: Bienne, La Chaux-de- Fonds, Fleurier, Genève et Le Locle à dont l'éminent directeur d'origine allemande, Jules Grossman (1829-1907), qui fit sensation par la qualité des travaux de ses élèves. Cluses, tout nouvellement dénommée Ecole nationale d'horlogerie, présente un beau panorama de ses réalisations horlogères et mécaniques.
Une présence remarquée
La notoriété de Patek Philippe est, en 1878, des mieux établies. En près de quarante ans, la maison s'est forgée une réputation des plus solides. Elle a participé depuis 1851 à toutes les expositions universelles (Londres, 1851 et 1862; Paris, 1855 et 1867; Vienne, 1873; Philadelphie, 1876), en y recevant les plus hautes distinctions.
En cette période, les efforts de la manufacture genevoise sont orientés, comme nombre de ses concurrentes, sur la chronométrie. Les concours de réglage de l'Observatoire astronomique de Genève (nouvellement rebâti) instaurés par la Société des Arts, en 1872, y sont pour beaucoup.
La présentation de Patek Philippe se compose de 127 montres, dont 20 avec «Bulletins de Première Classe», ainsi que de 86 mouvements et 39 ébauches en tous genres. De nombreuses pièces détachées et des outils inventés par Jean Adrien Philippe (1815-1894) font également partie de la vitrine.
Au milieu de ce qui est la plus variée et la plus complète collection d'horlogerie présentée au public, on remarque une boîte à oiseau mécanique chantant à la demande ou au passage de l'heure (chose inédite) avec une montre munie d'un quantième perpétuel. Egalement: deux montres double face, soit à deux cadrans, pour indiquer des heures différentes, dont une à triple complication, de même que de nombreuses autres montres compliquées dont une à équation du temps indiquant la différence entre le temps moyen (notre heure courante) et le temps vrai (l'heure solaire).



De notables améliorations techniques ont été apportées par Patek Philippe dans le domaine des montres à secondes indépendantes et à chronographe. Les mécanismes de remontoir et de mise à l'heure par le pendant continuent de préoccuper Jean Adrien Philippe. Ils sont d'ailleurs en passe de se généraliser à toutes les montres.
Outre les qualités techniques qui font la réputation de la marque, le côté artistique des réalisations est tout aussi remarquable.
De nombreuses montres sont richement décorées: gravées ou ciselées, rehaussées d'initiales ou d'armoiries (de Sa Sainteté Pie IX et de celles des Etats-Unis), certaines émaillées (peintes sur émail ou en émail, genre Limoges), d'autres serties de diamants ou pavées de perles... Les boîtes sont en or, en argent ou décorées de Nielle.
De style Ren a i s s a n c e , Louis XV ou Louis XVI, elles se mêlent à celles du genre «bassine», le plus courant. La grande nouveauté est l'apparition des montres «sphériques», communément dénommées plus tard «Boules de Genève». Neuf de ces pièces sont présentées dans différents genres décoratifs, la plupart assorties à un «breloquet» (sorte de châtelaine ou de broche). Autre prouesse également exposée: une montre miniature, munie d'un mouvement de 9 millimètres.
Autant d'éléments qui valent à la maison Patek Philippe d'être récompensée par une nouvelle «Médaille d'Or». Durant le cours de l'exposition, Jean Adrien Philippe rédige, dans le Journal de Genève, des études critiques sur les différents exposants qui seront ensuite réunies en un ouvrage de 124 pages. Une source importante pour la connaissance de l'horlogerie de cette époque.
Arnaud Tellier
Patek Philippe Museum
7, rue des Vieux-Grenadiers à 1205 Genève
Tél. 022 807 09 10.
www.patekmuseum.com
Ma-ve: 14 h-17 h. Sa: 10 h-17 h
Fermé les jours fériés.
Visite guidée tous les mercredis à 14 h.