Tribune de Genève - 6 avril 2011
Katarzyna Gornik
Lorsque les horlogers se mettent à discuter avec des spécialistes de la microtechnique (en l'occurrence ceux du Centre suisse d'électronique et de microtechnique de Neuchâtel (CSEM), il y a de quoi en perdre son latin. En revanche, le vocabulaire de la profession ne manque pas de poésie: échappements (mécanisme qui régularise l'action motrice du ressort), masselottes (petites masses de métal destinées au réglage), serge (partie non taillée de la roue dentée du mécanisme), etc.
Ces termes techniques feront pourtant partie intégrante du langage quotidien des futurs étudiants et doctorants de la nouvelle chaire de l'EPFL en micro et nanotechnologies, financée par Patek Philippe, société horlogère genevoise. Si aucun chiffre n'a transpiré à propos de cette donation, sa durée de vie s'étendra sur cinq ou dix ans. La chaire Patek Philippe conduira des travaux de recherche en micro et nanotechnologies appliquées à l'horlogerie.

Favoriser une pensée libre
Mais il s'agit aussi d'une volonté affirmée de relancer la recherche fondamentale (par définition sans perspective économique). Un pan de la science «un peu oublié ces dernières années» a souligné Philippe Stern, président d'honneur du conseil d'administration de Patek Philippe. «C'est une décision stratégique. L'innovation est le garant de notre indépendance en tant que société familiale.» Soulignant que sa société entend «conserver, transmettre et développer le savoir-faire» particulier de la Suisse, l'horloger a ainsi précisé son souhait de voir se constituer une division dont les travaux pourraient déboucher sur la découverte de nouveaux matériaux.
Urgent d'être à la pointe
Une division qui prendra sa place dans un «quartier» baptisé «Microcity». Ce «quartier de l'innovation» neuchâtelois réunira le CSEM, l'Institut de microtechnique (IMT) de l'EPFL, et l'incubateur Neode, dont le début imminent des travaux a été confirmé hier en conférence de presse. L'ensemble du projet sera réalisé à l'horizon 2013, permettant à l'EPFL de se lancer à la quête de la personnalité idéale pour la chaire Patek Philippe, qui se verra complétée par environ six autres chaires dans le même domaine, pour proposer à terme douze enseignements. Ce projet fera passer de 300 à 500, voire 600, le nombre de chercheurs actifs dans le secteur de la micro-nanotechnologie horlogère. «On atteindra ainsi une masse critique unique, probablement dans le monde», a relevé Patrick Aebischer, président de l'EPFL. De quoi constituer un nouveau pôle en microtechnique, que les autorités neuchâteloises et les divers acteurs du projet espèrent voir acquérir un rayonnement européen.
Mais la future division ne se contentera pas de s'en tenir à la recherche théorique. Cette chaire est d'ailleurs peut-être une forme de reconnaissance aux dix ans de collaboration de Patek Philippe et du personnel de l'Institut de microtechnique et en particulier du CSEM. Dix ans dont la concrétisation a été saluée hier, sous la forme d'un nouveau produit: l'oscillomax, ensemble de composants augmentant la fiabilité, l'autonomie et la précision de la montre. De petits éléments – balancier, spiral extra-plat, etc.) – invisibles et connus des seuls amateurs. Mais qui font toute la différence, à entendre Philippe Stern, pour garantir la qualité d'un objet que la «maison» souhaite voir se transmettre de génération en génération.
"Favoriser l'émergence de nouvelles idées"
Le président du Conseil d'administration de Patek Philippe, Thierry Stern, représentant de la 4e génération, explique le but de l'investissement qui mise sur la recherche fondamentale.
Katarzyna Gornik: A l'heure où Swatch réclame que chaque acteur de l'horlogerie investisse dans son coin, vous financez une chaire qui servira à tous. Pourquoi?
Thierry Stern: La question n'est pas de savoir à qui cela va servir. Cette chaire sera utile pour d'autres, mais nous avons fait cela pour nous. Car nous estimons important de former une nouvelle génération, qui devra à son tour faire des choix. Notre but ultime est de favoriser l'émergence de nouvelles idées dans l'horlogerie. C'est là qu'a réellement lieu la bagarre.
Jouerez-vous un rôle dans le choix du professeur de cette chaire? Pourriez-vous exiger qu'il s'agisse d'un Suisse?
Nous ne souhaitons pas particulièrement qu'il soit Suisse. Bien sûr, nous allons participer en donnant une impulsion, en définissant nos attentes par rapport à un profil… Mais ce serait prétentieux de vouloir participer au choix. Reconnaître un bon horloger, voilà qui est de mon ressort.
Quelle amélioration amène votre «oscillomax»?
Il s'agit d'un véritable bond dans l'innovation. L'horlogerie suisse utilise les mêmes échappements depuis cinquante ans, sans qu'il y ait eu une véritable amélioration; même l'industrie n'a cessé d'innover. Il faut souligner que l'on augmente ainsi l'autonomie de marche de 48 à 70 heures. De plus, le profil du balancier sera plus aérodynamique, donc plus précis et économe en énergie. Ce sont des détails, mais ils sont très importants. En collaborant avec le CSEM, nous avons pu réaliser des composants dont on avait l'idée depuis longtemps. C'est très frustrant d'être sûr que cela marche sans avoir les moyens de le mettre en pratique. Là, nous avons enfin la possibilité de passer à la fabrication.
Swatch et Rolex aussi
Patek Philippe n'est pas la seule société horlogère suisse à se préoccuper de l'aspect high-tech, transformant un objet du quotidien en un produit de luxe.
Rolex, qui a permis la réalisation du Learning Center de l'EPFL, confirme entretenir des liens étroits avec l'école, lui confiant de nombreux mandats. Par ailleurs, elle confirme le recrutement de bon nombre de ses ingénieurs à l'EPFL, notamment dans les domaines de la physique, de la mécanique, de la microtechnique, de l'électronique, ainsi que de l'informatique et des matériaux.
Enfin, Swatch (dont le spiral Breguet est directement visé par le spiromax de Patek Philippe) n'est pas en reste. En début d'année, le groupe biennois annonçait en effet avoir conclu un accord d'exclusivité avec la société américaine Liquidmetal (également sous contrat avec Apple), dont le matériau possède des qualités uniques de transmission du son mais aussi d'étanchéité. Qualités qui ont été mises à profit en 2010 pour améliorer la performance du «réveil musical» de la marque Breguet, après avoir été utilisées dans un premier temps pour garantir la qualité d'une montre de la marque Omega. Quelques exemples actuels, rejoignant une série d'autres, où une découverte conduit à une autre.
