Ainsi la naissance de la maison Patek Philippe & Cie a été, elle aussi, précédée d'une tragédie, en l'occurrence les événements de l'histoire polonaise des XVIIIe et XIXe siècles. A la suite des partages de la Pologne, vers la fin du XVIIIe siècle, une immense partie de l'ancien territoire polonais était passée sous la souveraineté de la Russie. En 1815, le tsar Alexandre Ier tenta de réaliser son dessein, à la fois ambitieux et libéral, de reconstituer l'ancien royaume de Pologne sous la forme d'un royaume uni à l'empire russe par le lien d'une constitution qui lui fût propre. Mais son plan échoua, tout d'abord parce qu'il se heurta à la résistance des autres grandes puissances présentes au Congrès de Vienne, et, d'autre part, en raison du climat de fanatisme national qui se propageait alors aussi bien du côté des Polonais que du côté des Russes et qui s'y opposait. Le royaume finalement crée fut un royaume 'croupion' auquel on donna d'ailleurs le nom peu flatteur de 'royaume du Congrès': une Pologne sans la Galicie rattachée à l'Autriche et sans la Posnanie cédée à la Prusse, mais avec Varsovie, Lòd`z Lublin et Czestochova, le centre de pèlerinage cher à tous les Polonais.

"Les héros Polonais à la borne-frontière". DR
A l'est, son territoire s'étendait jusqu'à Brest et Kovno. Alexandre Ier, puis Nicolas Ier (à partir de 1829) se firent représenter dans ce royaume de Pologne' par leur frère, le grand-duc Constantin, nommé vice-roi de Pologne. Contrairement à la Russie, cet Etat polonais avait une charte constitutionnelle et un parlement et disposait même d'une armée nationale dont Constantin était le commandant en chef. En 1830, Nicolas Ier, persuadé du loyalisme des Polonais, décida d'envoyer l'armée polonaise en Europe de l'Ouest afin d'y mater la révolution belge, mais le bruit de cette mobilisation incita un groupe d'officiers subalternes à occuper, le 29 novembre 183o, la résidence du vice-roi Constantin, le palais Belvédère à Varsovie. Deux généraux russes trouvèrent la mort durant l'attaque du palais et ce fut le signal d'une insurrection qui allait durer près d'une année. La Russie, en fait, ne fit pas tout de suite usage de la force armée. Ce ne fut qu'après que le parlement polonais eut déposé le tsar en tant que roi de Pologne et porté l'effectif de l'armée de 30 000 à 80 000 hommes que les Russes reprirent l'initiative. L'insurrection fut réprimée brutalement - comme le sera plus tard celle de 1863 - et, après l'abolition de la Constitution par Nicolas Ier, la Pologne cessa d'exister en tant qu'Etat.L'insurrection de 1830/1831 ainsi écrasée, de nombreux Polonais se réfugièrent en Europe de l'Ouest et beaucoup finirent par trouver asile en France, à Paris notamment. L'un de ces réfugiés était Antoni Norbert Patek de Prawdzic, alors âgé de dix-neuf ans. Il était né le 12 juin 1812 dans le village de Piaski (voïévodie de Lublin), de Joachim et d'Anna, née Piasecka de Skoczylas. On ne sait rien de la profession de son père, qui mourut le 7 avril 1828 à Varsovie, de même que l'on ignore pour ainsi dire tout de son enfance, par exemple s'il avait des frères et soeurs ou quelles écoles il avait fréquentées.Le 1er mars 1828, avant même d'avoir atteint l'âge de seize ans, Antoni Norbert entra dans la cavalerie polonaise. Il participa à l''insurrection de novembre' et fut blessé à deux reprises. Le 27 février 1831, il fut promu sous-lieutenant de la brigade de cavalerie '1er août' et, le 3 octobre de la même année, honoré par la remise de la Croix d'Or de l'ordre militaire 'Virtuti militari'.

Antoine-Norbert de Patek (1812-1877). DR
Après l'échec de l'insurrection, la Pologne devint une province russe et les insurgés furent sévèrement punis. Par milliers, les soldats polonais s'enfuirent à l'Ouest en 1832, trouvant assistance, lors de leur fuite à travers les Etats allemands, auprès des comités de réfugiés qui avaient été mis sur pied dans les centres urbains les plus importants. Le chef des corps de troupe réfugiés, le général Josef Berri, voulant unifier quelque peu l'organisation de ces groupes dispersés, désigna des officiers pour en prendre la direction et, surtout, pour assurer la liaison avec les comités de réfugiés. Antoni Norbert fut chargé de cette mission pour la ville de Bamberg et, à en croire les rapports de l'époque, s'en acquitta brillamment.Par la suite, Antoni Norbert Patek de Prawdzic continua le voyage en direction de la France, s'arrêtant d'abord à Cahors, puis à Amiens, où il travailla comme typographe dans une imprimerie. Pour finir, il se dirigea vers Genève, ville dont la réputation de havre pour les amoureux de la liberté n'était plus à faire. Située à l'extrémité sud-ouest du Léman, l'un des plus grands et des plus beaux lacs d'Europe, la ville de Genève est bâtie sur les deux rives du Rhône et offre, en raison aussi de la proximité du sommet neigeux du Mont Blanc, une vue unique, tant pour son extrême beauté que pour son immense variété.En 1830, Genève était une ville cosmopolite et florissante et l'un des grands centres de l'horlogerie, de la joaillerie et de l'artisanat d'art. Après ses débuts en 1540, l'horlogerie genevoise connut un développement vigoureux et rapide marqué par la fondation, en 1601 de la première corporation d'horlogers du monde, la 'Maîtrise des horlogers de Genève', ce qui lui permit de devenir, vers l'an 1690 déjà, le secteur le plus important de l'activité commerciale de la ville.Avec son goût et ses dispositions pour l'art, Antoine Norbert de Patek, comme il allait dorénavant s'appeler; devait donc se sentir bien chez lui dans ce cadre. Il suivit, pendant un certain temps, les cours de peinture du célèbre peintre et graveur Alexandre Calame B que J. A. D. Ingres admirait beaucoup et dont Baudelaire allait dire dans son 'Salon de 1845'. Pendant longtemps on a cru que c'était le même artiste atteint de dualisme chronique; mais depuis lors on s'est aperçu qu'il affectionnait le nom de Calame les jours qu'il peignait bien. Au cours de ses études, Antoine Norbert fit également un voyage à Paris où il resta plusieurs mois, mais il semble assez vite avoir trouvé le champ d'activité qui lui convenait le mieux, probablement encouragé dans cette orientation par la famille Moreau de Versoix dont il était devenu l'ami et chez laquelle il fit aussi la connaissance de celle qui allait devenir sa femme. Ce champ d'activité, c'était le domaine des montres de poche de grande valeur, toutes ces merveilleuses pièces qui, de nos jours, sont si passionnément recherchées par les collectionneurs et les amateurs d'objets d'art et qui furent créées grâce aux talents conjugués des horlogers, des orfèvres, des graveurs, des ciseleurs, des émailleurs et des miniaturistes de l'époque. Il commença donc par acheter des mouvements de montre qu'il se procurait auprès des horlogers genevois déjà connus pour la qualité de leurs produits et, sous sa direction, les fit garnir de boîtiers. Dès le début, il attacha la plus haute importance à la qualité et à la valeur artistique des travaux et parvint assez rapidement à trouver le marché où de telles créations de qualité exceptionnelle étaient hautement appréciées.Après la fondation de sa firme avec François Czapek, le 10 juillet 1839, Patek épousa à Versoix Marie Adélaïde Elisabeth Thomasine, fille du commerçant français Louis Charles Dénizart, demeurant à Turin et de sa femme Marie Jeanne Adélaïde Elisabeth, née Devimes. De cette union naquirent trois enfants. Le premier, Boleslas joseph Alexandre Thomas, né le 16 juin 1841, mourut le 18 septembre de la même année. Les deux autres ne virent le jour que beaucoup plus tard, quand Marie de Patek avait déjà respectivement 39 et 41 ans: un fils, Léon Mecyslas Vincent, le 19 juillet 1857 et une fille, Marie Edwige, le 23 octobre 1859.En 1843, Antoine Norbert de Patek fut naturalisé à Genève et acquit ainsi la nationalité suisse. Cependant, il ne cessa pas son activité politique d'émigré polonais et ne recula devant aucun effort pour apporter son aide aux réfugiés. Ainsi, en 1838, il soutint l'initiative d'un groupe d'émigrés polonais en vue de l'établissement d'une 'Fondation polonaise', organisation d'entraide qui fut fondée l'année suivante et dont il devint le trésorier et l'un des membres les plus actifs. En mai 1844, il participa à l'installation d'une Bibliothèque polonaise avec salle de lecture à Genève. Persuadé de la nécessité d'une centralisation des organisations d'émigrés polonais, il recommanda vivement aux Polonais résidant à Genève de collaborer avec la commission du 'Fonds d'émigration polonais' et la Bibliothèque polonaise de Paris. Dans les années 1843, 1845 et 1847 il sollicita le soutien du prince Adam Czartoryski pour cette entreprise. Le 18 mai 1846, Patek adhéra à la Société démocratique polonaise, de Lyon et, durant le 'Völkerfrühling' (de l'allemand Völker, peuples, et Frühling, printemps) de l'année 1848, il se rendit secrètement à Francfort-sur-le-Main pour y proposer, lors de la séance du 6 mars du 'Dozor Polski', la convocation du parlement polonais en exil.Les activités politiques de Patek durant l''insurrection de janvier' ont été décrites par julian Aleksander Balaszwicz, écrivant sous le pseudonyme de Albert Potocki, mais, ses déclarations étant la seule source dont nous disposions, il nous est impossible d'en vérifier l'exactitude. Après l'écrasement de l'insurrection, Patek apporta son aide aux réfugiés arrivant à Genève et entretint des relations suivies avec la Congrégation de la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, 'Zmartwychwstancy' en polonais, à Paris. Par la suite, le pape Pie IX conféra à Patek le titre de comte, en reconnaissance des services rendus en tant que catholique actif, aussi bien au sein de la communauté des émigrés polonais qu'à l'extérieur de celle-ci. Malheureusement, les archives du Vatican ne conservent pas de documents permettant de connaître la date et la nature de cette distinction.Antoine Norbert de Patek est mort le 1er mars 1877 à Genève où il est enterré au cimetière de Châtelaine.