
Les montres et le luxe : dans les deux cas, le lien est étroit avec la marche du temps. Et avec des souvenirs personnels. Hier comme aujourd'hui, les montres affichent le temps qui s'écoule. Le luxe, lui, est incarné par l'idée que rien n'arrête le temps qui s'écoule. Dans mes souvenirs les plus anciens, le temps a une tonalité profonde, sombre, régulière. Apaisante, fascinante, hypnotisante. Elle provient du salon de mes grands-parents. D'un temps où le temps n'avait pas de date de péremption. Il y avait simplement là une infinité d'heures avec lesquelles jouer. Ces temps de jeu étaient infiniment longs. Le temps du farniente. De l'être. A bien des égards, mon enfance en Argentine fut intemporelle. La manière sud-américaine de gérer le temps était en contradiction permanente avec l'affichage précis, fiable de l'heure indiquée par la montre que mon père portait au poignet une compagne silencieuse, éprouvée qui avait traversé avec lui tous les aléas de la vie depuis son dix-huitième anniversaire. Le jour de mes 18 ans, elle devint alors ma partenaire délicate et fiable. Discrète, presque invisible et très précise : un modèle de travail suisse de précision.
Cette montre remonte aux années 40. Elle arbore un boîtier bombé d'or rose (contrairement à maintenant, on ne voyait pas d'or jaune en Amérique latine). Elle a deux aiguilles et deux mots inscrits sur le cadra: SIGMA et SWISS. Sa précision imperturbable et tenace était en contraste constant avec le mode de vie des Argentins. Leur temps n'était pas déterminé par de petites machines qui font tic-tac mais par des rencontres et des gens. Une minute n'était pas comparable à la minute suivante, elle ne valait pas 60 secondes, elle n'était pas non plus le soixantième d'une heure. En Argentine, les heures étaient nettement plus longues. Le temps n'était pas une formule mais une impression.Et aujourd'hui, presque trois décennies après mon enfance intuitivement intemporelle en Argentine, avec mon regard de créateur de produits devenu adulte en Suisse, je vois les choses d'un œil plus critique. Aussi bien l'écoulement du temps que le luxe. Le moment ne serait-il pas venu pour une nouvelle approche de la mesure du temps ? A quoi ressemblerait donc une montre qui compterait le temps passé depuis la dernière fois où j'ai été heureux, où j'ai lu un livre ? Une montre qui m'indiquerait la durée de mon parcours avec ma voiture de collection ou du temps que j'ai passé dans ma cuisine?A l'époque déjà, les Argentins ne s'en tenaient pas à la cadence dictée par la montre de mon père. Pourtant, elle était pour moi le symbole de la réussite. L'incarnation et la satisfaction d'avoir fait quelque chose. Pour soi et pour sa famille. Rien de plus. Et c'est ici que surgit le luxe. Mon idée du luxe coïncide avec l'image de cette montre. C'est le fait d'être parvenu à assurer la survie à soi-même et à sa famille en réalisant ce qu'on aime vraiment faire. Le luxe, c'est ça. Il n'a rien à voir avec le prestige. Ni avec le bling-bling. Le luxe, c'est pouvoir suivre la cadence dictée par le cœur. C'est pouvoir fixer soi-même le rythme de sa vie. C'est ne pas devoir la tirer de sa quiétude au son du coucou dont la langue rouge jaillit de son bec mécanique toutes les heures. Le grand luxe est donc, naguère tout comme aujourd'hui, d'avoir du temps, de ne pas devoir se conformer à lui. D'avoir le droit d'être intemporel.
