Quand on a 150 ans, le problème n’est pas tant de choisir une curiosité à rééditer parmi ses milliers de plans et pièces, mais de choisir la bonne. L’exercice n’est pas simple : comme dit l’adage, il y a autant d’archives fabuleuses dans les tiroirs des manufactures, que de gens emplis de bonnes idées au fond des cimetières. Comment trouver la perle rare ? Identifier le design qui fera mouche ? La complication oubliée qu’attendent tous les collectionneurs ?
La réponse est simple : on ne peut pas. Ce qui a plu hier peut être d’un mauvais goût absolu aujourd’hui. Inversement, le cuisant échec des années 70 peut être le grand succès de 2024. La sociologie horlogère est bien trop complexe pour pouvoir prédire les comportements des collectionneurs. C’est d’ailleurs probablement pour cela qu’elle n’existe pas.
Mais revenons aux archives des manufactures, et plus précisément de l’une d’entre elles : Audemars Piguet. Entre 1875 et 2024, on y trouve 149 ans de designs parfois très audacieux, aux premiers rangs desquels la Royal Oak ou feu la Millenary, injustement passée à la trappe malgré sa disruptive irrévérence. Mais au-delà de ces icônes, gageons que même les plus fins limiers de la marque n’auront pas à l’esprit le modèle 5159BA, sorti en 1960. On ne leur en voudra pas : Audemars Piguet n’en a réalisé que sept exemplaires. Le musée de la marque, au Brassus, en possède un. Et dans ce joli écrin de belles complications de la Vallée de Joux, ce petit bout de design brutaliste de 27,5 mm n’est pas vraiment celui sur lequel on s’attarde.
Aujourd’hui, Audemars Piguet décide que c’est pourtant ce modèle qui doit entrer au sein de sa collection [RE]Master, une capsule lancée en 2020 qui ressort périodiquement des limbes de la mémoire horlogère des références oubliées. Seconde pièce à bénéficier de cette sortie d’hibernation, elle s’appelle donc [RE]Master 02, un patronyme avec un peu plus de panache qu’une référence numérique type « 5159BA ».
De ses 27,5 mm originels, la pièce passe à 41 mm. De 7 exemplaires, à 250. De l’or jaune, au sand gold, dernier alliage maison qui, paradoxalement, se montre bien plus beige que l’or beige de Chanel. Presque toutes les surfaces en sont satinées.
La remarque aurait pu être anodine. Sur une géométrie comme celle de la [RE]Master 02, elle ne l’est pas. La pièce comporte plus d’une trentaine d’angles particulièrement vifs qui sont autant de défis à satiner là où les surfaces entrent en contact les unes avec les autres. Ces jonctions, abruptes, tranchées, doivent être parfaites. Audemars Piguet excelle à cet ouvrage et le prouve ici avec un indéniable talent.
Le même niveau de finition se retrouve côté cadran. Il est composé de 12 triangles bleus également satinés et séparés d’un trait d’or. L’exercice est fin, ingénieux. Il se marie avec justesse à la subtile teinte du sand gold. Dans le même temps, il adoucit et équilibre les lignes tendues et nerveuses de la boîte.
Celle-ci offre un axe de symétrie horizontal, qui s’étire de 9h à 3h. C’est un design rare. Très peu de marques proposent des boîtiers rectangulaires dans cet axe, à l’exception de Hautlence qui en a fait sa marque de fabrique, de l’oubliée HM2 de MB&F, ou de la trépassée Otturatore signée de Grisogono. Audemars Piguet reprend ici un concept proche, justement, de la Millenary, qui s’étirait elle aussi dans l’axe de l’avant-bras mais avec des courbes douces que la radicale [RE]Master 02 lui refuse.
Le courant brutaliste qui a servi d’inspiration à la pièce s’est aujourd’hui éteint. En matière d’architecture c’est, pour beaucoup, une bonne chose. De Londres à Boston en passant par Paris ou Berlin, ce style a produit quelques-unes des horreurs monumentales les plus flagrantes de l’après-Guerre. En horlogerie, le courant est passé presque inaperçu. Audemars Piguet le ressuscite ici avec justesse, conférant à son horlogerie ce qu’il manquait de finesse, de subtilité et de personnalité à l’architecture. Dorénavant, nul doute que l’obscur « modèle 5159BA » du musée du Brassus damnera le pion aux grandes complications qui s’arrogeaient jusque-là tous les regards...