Le Matin - 28 août 2011
Ivan Radja
• Les faits. Selon Le Temps de jeudi, la Fédération horlogère (FH) monterait un dossier contre le fabricant de mouvements chaux-de-fonnier Sellita. Motif: 1,17 million de mouvements ont été livrés en 2010 à l'étranger, dont la majeure partie en Asie. Bien sûr, Sellita n'est pas la seule société à livrer une partie de ses mouvements aux Chinois, mais elle serait celle qui en fournirait le plus – plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de mouvements mécaniques par an. Rien d'illégal au demeurant, mais l'attaque vise à discréditer moralement Sellita.

• Le soupçon. Directeur de la FH, Jean-Daniel Pasche jure ses grands dieux avoir été très surpris de voir ces chiffres apparaître dans la presse. «Ce sont des statistiques que nous tenons chaque année, qui n'ont rien de secret puisque établies d'après les chiffres de l'Administration fédérale des douanes. Il n'y a du reste pas d'enquête contre Sellita.» Alors? Dans le milieu horloger, l'auteur de la fuite est tout désigné: le Swatch Group. «L'origine de ce tir de missile est maladroitement signée dans l'article du Temps, écrit le journaliste spécialisé Gregory Pons dans son blog Business Montres. Selon l'auteur de l'enquête, le numéro un mondial de l'horlogerie aurait exceptionnellement joué la transparence, données comptables à l'appui. Imaginer Nick Hayek en prophète de la transparence comptable (provoque) l'éclat de rire collectif.» De fait, «ce qui n'est jamais arrivé auparavant », souligne Le Temps, le Swatch Group s'empresse de préciser qu'il ne livre que 21 702 mouvements à Hongkong. Pour Peter Stas, directeur de Frédérique Constant, «il est connu que le Swatch Group détient le pouvoir à la FH. Du reste, beaucoup d'employés, dont le directeur, sont des anciens du Swatch Group.» Contacté pour réagir à ces soupçons, le Swatch Group ne nous a pas répondu.
• Le contexte. Cette bataille s'inscrit dans la rivalité entre le Swatch Group et Sellita. Dès janvier 2012, les fabricants du Swatch Group, ETA et Nivarox, baisseront leurs livraisons de mouvements (–30%) et d'assortiments (–5%) aux marques qui ne font pas partie de son groupe. Et surtout à Sellita, qui est encore gros acheteur de pièces à ETA et à Nivarox. Une décision avalisée par la Commission de la concurrence (Comco) en juin, sous forme de mesures provisionnelles. Un calendrier trop serré pour permettre à Sellita de se consolider et de voler de ses propres ailes, qui a incité cette dernière, ainsi qu'une dizaine de marques horlogères indépendantes, à faire recours contre la Comco. «Il est clair qu'en publiant ces chiffres on tente de discréditer Sellita aux yeux de la Comco», analyse Jean-Claude Biver, directeur de Hublot (groupe LVMH). Aucune des marques indépendantes contactées ne s'est plainte de recevoir moins de pièces de la part de Sellita. Pour Alain Spinedi, directeur de Louis Erard, «le Swatch Group veut affaiblir Sellita, qui peut devenir un centre de recherche et développement, comme Ronda l'est pour le quartz». Olivier Bernheim, directeur de Raymond Weil, estime que Sellita est une «société vitale pour les horlogers indépendants et un fournisseur loyal».
• Le pétard mouillé. Les livraisons de mouvements mécaniques (et à quartz) en Asie existent depuis des décennies. «Ce n'est un secret pour personne que Hongkong est une plaque tournante pour les mouvements suisses ou japonais », souligne Jean-Claude Biver. Alain Spinedi: «N'oublions pas que ces clients chinois ont aidé à passer la crise.» De plus, ils permettent à l'entreprise d'assurer «de la production à grande échelle, indispensable pour la survie des horlogers indépendants», ajoute Peter Stas.
