Qui n'a jamais entendu parler d'obsolescence programmée doit sans doute vivre chez les Amish où les roues de char se transmettent de père en fils et les planches à laver de mère en fille. Totalement dépossédé de la faculté de réparer de ses propres mains ce qui s'est usé, l'homme post-moderne en est réduit à jeter ce qui pourrait encore parfaitement lui servir. Car il ne lui suffit plus d'ouvrir le capot et de sortir marteau et clé à molette. Ce sont des outils obsolètes, qui ne peuvent strictement rien contre les puces. Mieux, certaines de ces bestioles électroniques qui pullulent partout sont précisément programmées pour s'autodétruire en silence, loin des tournevis, tout au fond des logiciels.
Cette pratique est non seulement trompeuse sur la marchandise, mais criminelle à grande échelle. Car c'est l'obsolescence programmée de notre planète qui se trame là. Comme le dit le "psychosociologue" allemand Harald Welzer, nous devons "inventer une société qui puisse conserver des normes de civilisation élevées tout en utilisant cinq fois, voire dix fois moins de ressources. Comment faire? Il faut faire évoluer notre modèle culturel. C'est tout autre chose que la décroissance." En d'autres termes, il faut déprogrammer l'obsolescence.
En vue de ce vaste programme, l'horlogerie mécanique n'a-t-elle pas deux ou trois choses à dire aux autres industries? Certes, pas toute l'horlogerie. La dernière-née des Swatch mécaniques, la Sistem 51, aussi ingénieuse soit-elle avec ses 51 composants, son unique vis, son régulateur réglé par laser, n'est sans doute pas "programmée" pour s'arrêter à heure dite, mais elle n'est pas réparable, ses éléments sont soudés à son corps. C'est une obsolescence inclue dans l'objet même.
Le Quantième Perpétuel Séculaire tente de repousser sa propre obsolescence le plus loin possible.
Mais il est un domaine, celui du Quantième Perpétuel, et plus exactement du Quantième Perpétuel Séculaire, qui a le mérite de tenter de repousser sa propre obsolescence le plus loin possible.
Nous savons tous qu'un QP "ordinaire" a une mémoire de 1461 jours, soit 4 ans, qui lui permet de passer sans heurts les années bissextiles. Tout ira bien jusqu'au 1er mars 2100, date fatidique à laquelle, calendrier Grégorien oblige, le mécanisme devra être manuellement corrigé d'un jour. Car tous les 400 ans, l'année bissextile tombe pour que le temps de nos horloges coïncide le plus possible avec le temps astronomique.
Quelques rares horlogers ont tenté de surpasser cet obstacle en y ajoutant un rouage programmé pour avancer d'un cran tous les 400 ans. Dans ce registre, on connaît notamment la Calibre 89 de Patek Philippe, la Perpetual Secular Calendar de Sven Andersen ou les Aeternitas Mega 3 et 4 de Franck Müller. Toutes cherchent à repousser le plus loin possible l'obsolescence. En ce qui concerne la Calibre 89, il est dit très officiellement que "son quantième perpétuel séculaire fonctionnera sans ajustement jusqu'au XXVIIIème siècle." Ce qui signifie que le 1er mars 2700, il faudra chercher le mode d'emploi, trouver le bon correcteur et ajuster la date car "pour afficher les années, la Calibre 89 possède 3 roues concentriques. Les centaines et milliers se trouvent sur une seule roue, qui ne va que jusqu'à "26"", nous explique un certain Tokei, habitué des forums horlogers.

Et certains de faire la fine bouche: "Cette montre ne mérite alors pas la mention de vrai quantième perpétuel séculaire. Elle ne possède pas en effet le vrai mécanisme de division par 400 du calendrier grégorien. Il a juste été mis en place une bidouille mécanique qui mémorise que 2100, 2200, 2300, 2500, 2600, 2700 ne sont pas bissextiles. C'est une fonction logique qui fait que 0 sur les unités et 0 sur les dizaines empêchent l'année d'être bissextile, sauf s'il y a 4 sur les centaines (une encoche dans une came au niveau du chiffre 4)", précise-t-il, ajoutant aussitôt que "cela n'est qu'un point de vue de puriste. En pratique personne n'ira voir si c'est du pur porc ou pas." On aurait pu trouver meilleure comparaison.
Quoiqu'il en soit, Michel Golay, est allé plus loin, semble-t-il, pour l'Aeternitas de Franck Müller, en repoussant la barrière de l'obsolescence à l'an 4000 qui, comme chacun sait, bien que divisible par 400, ne sera pourtant pas bissextile, tout comme les plus lointains an 8000 et an 12000. Une décision prise par le pape Grégoire XIII en 1582.
On ne résistera pas au plaisir de vous livrer l'explication du dépôt de brevet du mécanisme qui entraîne la "perpétuité" de l'Aeternitas: " Le quantième perpétuel séculaire comprend un mécanisme additionnel intégré à un mécanisme de quantième perpétuel conventionnel comprenant une dernière roue effectuant un tour en 400 ans, cette roue portant une came dont les échelons coopèrent avec une bascule sur laquelle pivote une roue qui porte un satellite sur lequel est fixée la came des mois de février, la came, qui effectue un quart de tour chaque siècle, présentant trois échelons bas permettant à la bascule de reculer, de manière à ce que la came sur laquelle va venir s'appuyer le levier multiple se trouve dans la même position que pour un mois de février de 28 jours classique trois fois de suite pour les années 2100, 2200, 2300, puis un échelon haut de manière à rétablir le 29 février de l'année 2400." Ouf!
"Changer notre modèle culturel" afin de lutter contre l'obsolescence programmée ne sera pas une mince affaire. Mais l'horlogerie saura y contribuer, avec toute son expertise. A condition que le genre humain sache encore utiliser ses doigts, en 2400. Mais lui restera-t-il des mains?
Pierre Maillard est rédacteur en chef du magazine Europa Star.