GMT Lady - Hiver 2011-2012Cécilia Roy

La mémoire masculine est sélective. Elle est capable de se souvenir du jour et de l'heure d'un match de foot à la TV ou du nom du gardien de but de l'équipe brésilienne lors d'une finale de championnat du monde vieille de 10 ans, mais, curieusement, elle zappe l'arrêt à la boulangerie pour prendre du pain ou les dates d'anniversaire. Une forme d'Alzheimer qui ne s'attaque qu'aux cerveaux d'hommes, peut-être. Autant dire que quand, soudain, le souvenir d'une bague que l'on avait demandée mille fois – de moins en moins discrètement, avouons-le – émerge du brouillard, la première réaction est de crier au miracle. Pour un peu, on partirait à Compostelle ou à Lourdes pour remercier le Seigneur.
L'ennui c'est que ce miracle n'en est pas un. Dès qu'on le regarde de près, il a tout d'une contrefaçon de mauvaise qualité made in China. C'est simple : il n'y a pas de miracle. L'homme ne s'est pas souvenu de la bague dont rêvait sa femme parce qu'il passait devant une vitrine, ni parce qu'il avait gardé la pub soigneusement pliée dans son portefeuille pour le jour où il aurait le temps de passer en ville… Non, il s'en est souvenu parce qu'il avait très envie de s'offrir une montre. A lui et à personne d'autre !

La stratégie est simple : « J'offre un cadeau donc je peux m'en faire un en toute bonne conscience et, surtout, je n'ai pas à subir la désapprobation de ma femme face à l'achat de ma quinzième montre », reconnaît Xavier, le collectionneur.
Malin. Pas vraiment, car la manoeuvre est vite repérée. Dans le magasin, l'homme jette à peine un oeil aux bijoux, se contentant de répéter avec un soupçon d'impatience et une lassitude évidente : « C'est toi qui décide, ma chérie. Je n'y connais rien. » Par contre, il s'y connaît très bien en montres et son regard glisse sans cesse sur le plateau posé sur la table d'à côté. Une fois le bijou – enfin ! – choisi, l'homme se dépêche de demander à voir les nouveaux modèles, « juste par curiosité comme nous sommes là », s'empresse-t-il de dire à sa femme. Il s'en suit une bonne heure consacrée aux réserves de marche, aux grandes et petites complications et aux nouveaux matériaux pendant que la femme étouffe un bâillement, en faisant semblant de s'intéresser au sujet. Parce que, si l'homme n'a pas daigné écouter un mot sur le diamant, il n'est pas question que sa femme ne marque pas toute son admiration pour le travail d'un cadran ou l'élégance d'une masse oscillante ! Sabine soupire, « nous sommes mariés depuis huit ans et il me fait toujours le coup ». Les premières fois, j'ai trouvé son comportement très égoïste, j'étais énervée. Et puis, je me suis habituée. On dirait un enfant qui rapporte une bonne note – en l'occurrence le cadeau qu'il m'offre – pour avoir une récompense : sa montre. C'est attendrissant comme ce besoin qu'il a de partager son enthousiasme pour le choix de sa montre. »
