On pourrait croire à une erreur dans un univers où tout le monde s‘intéresse aux montres, voire aux calibres. Que l’on en soit réduit à aborder la question des vis en horlogerie pourrait laisser croire que les sujets ont tous été traités. Il n’en est rien, il reste encore beaucoup à dire, mais le sujet sur ces petits composants sur lesquels personne ne se penche jamais vraiment, n’a jamais été traité en tant que tel. Et pourtant, Dieu sait s’il est essentiel car sans vis, pas d’assemblages efficaces, pas de serrage fin, pas de réglages de certains composants possibles.

Allez ! une fois ce sujet lu, un certain nombre des lecteurs vont enlever leurs montres pour aller jeter un œil dans ses entrailles afin de voir de quel métal sont faites les vis de leur mouvement. Mais avant cela, un peu d’histoire s’impose !

Les vis sont techniquement associées à l’horlogerie car sans elles, il est pratiquement impossible d’envisager faire fonctionner une montre. Et pourtant, ces composants, forts chers à réaliser jusqu’au milieu du XIXème siècle étaient employées avec parcimonie. On ne veut pour preuve que la plupart des ponts des montres à échappement à roue de rencontre, celles du XVIème au début du XIXème siècle, étaient assujettis aux piliers du mouvement par de fins dards coniques largement plus aisés à fabriquer que des vis.

Evidemment, il en existait dans ces calibres, mais elles étaient encore faites à la main à l’aide de filières à la fois très onéreuses et fragiles. On retrouve parfois ces outils ressemblant un peu à une pelle à gâteau avec des trous de tailles variées dans les layettes des horlogers. Leur possession est indispensable aux restaurateurs car les pas de vis n’étaient, dans le passé, pas véritablement normalisés et dépendaient du pas du taraud (perçage et filetage du trou) et de la filière (mise en forme du filet de la vis).

Au cours du XIXème siècle et avec la généralisation du calibre Lépine imposant l’emploi de nombreuses vis pour lier les différents ponts à la platine, les horlogers et plus tard les manufactures ont mis au point des machines semi automatiques capables de produire en série des vis toujours identiques. Aujourd’hui, ces décolleteuses ou ces « tours revolver » exécutant plusieurs opérations sur la même pièce ont été remplacées par des machines à commande numérique ultra performantes.

Au fil des ans, en raison de la nécessité de rendements élevés et de coûts toujours plus réduits, les vis ont vu leur qualité s’effondrer. Le temps de ces petites merveilles bleuies au feu, aux têtes « poli bloqué » aux arrêtes ébiselées et aux fentes adoucies, était révolu dans le courant des années 50. La qualité de ces éléments, pour bonne qu’elle soit, était standardisée. Seulement, avec la généralisation des fonds ouverts, les horlogers se sont sentis dans l’obligation d’améliorer la qualité perçue. Longtemps, pour cacher une certaine misère, certaines marques et non des moindres ont chimiquement bleui leurs vis. Le résultat était désastreux car les vis étaient d’un ignoble bleu électrique et la fente de la vis était réalisée après traitement, générant par conséquent, une saignée blanche… Très vite, ces marques ont redressé le tir et produit des vis d’une qualité conforme à leur image et à l’instrument en étant équipé.

C’est à cette époque charnière que certains horlogers indépendants, portés par l’idée d’une certaine exclusivité et désireux d’interdire l’accès de leur création au tout venant muni d’un simple tournevis, ont mis au point des têtes de vis nécessitant de disposer de la lame « ad-hoc ». Pour ouvrir la montre, il fallait donc y être autorisé par le créateur, ou être suffisamment doué pour fabriquer une copie de l’outil permettant le dévissage de la pièce spécialement usinée. Mais dans ces cas-là, l’horloger étant déjà habile, les risques de destructions s’avèrent globalement limités. Si ce traitement à l’avantage d’individualiser une production, de limiter les déprédations faites par des ouvriers n’ayant pas le niveau requis, la fabrication de ces petits éléments demeure d’un prix tel que bien peu de maisons se lancent dans leur mise au point. D’ailleurs Richard Mille disait, en 2008, que ces vis spéciales (Imbus, BTR ou Torque) qu’il utilise à loisir coûtaient, au poids, plus cher que l’or.

Aujourd’hui, la plupart des maisons de nouvelle horlogerie et certaines même de haute horlogerie traditionnelle emploient des vis équipées de têtes spéciales. C’est même devenu une sorte de marque de fabrique, comme une signature. Et le but des uns et des autres est de trouver à la fois un dessin mémorisable, relativement aisé à usiner et reproductible à toutes les échelles. La généralisation de ces petits composants travaillés de façon qualitative risque d’imposer aux maisons qui n’en utilisent pas encore de se pencher sur la question. Mais il faut avouer qu’il n’y a rien de plus vilain que de voir encore de nos jours, des fonds de boîtes dotés de vis simples quand ces mêmes composants pourraient proposer de meilleures finitions avec des éléments un tant soit peu esthétiques.
